« C’est un rêve, et alors? »

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Est-ce que le fait d’être dans le moment présent ou la conscience change le rêve ou le film qui est joué ? Je comprends que le rêve ou le film n’est pas réel. Et alors ?

C’est une bonne question. « Je comprends… », OK, vous pouvez avoir une compréhension conceptuelle si vous voyez que toutes les formes sont fugaces, ce qui est indubitablement le cas. Vous vous dites : « Eckhart dit que c’est comme un rêve et si je regarde bien, je vois que c’est vrai ! » Oui, c’est un peu comme un rêve, parce que hier a déjà disparu, tout comme le rêve de la nuit dernière. Il s’est envolé. Des gens que j’ai connus ont disparu, de même ce que j’ai fait il y a des années, mes vacances d’il y a cinq ans quand nous étions en Europe. Les photos sont là. Où est tout cela maintenant ? Cela a disparu maintenant. Elle montre juste un individu debout en face de la tour Eifel. Qu’est-ce que c’est que tout ça ? C’est déjà fini !

La fugacité est une chose étonnante. Vous pouvez la comprendre conceptuellement et vous dire : « OK, tout est un peu comme un film ! Et alors ? ». Oui, mais cela ne vous libère pas en fait, parce qu’à la prochaine occasion, vous êtes à nouveau complètement pris dans ce qui arrive, complètement embarqué dans le film et vous jouez compulsionnellement votre part, votre rôle, votre schéma comportemental conditionné, vos pensées conditionnées, vos réactions conditionnées.

Un moment, vous pouvez vous dire intellectuellement que c’est comme un film et vous répondez au téléphone : « Quoi ? ». Vous jouez à nouveau votre rôle alors même que vous considériez la chose. Vous avez subitement oublié que c’était un film. Et c’est seulement quand rien ne se passe, quand le téléphone ne sonne pas, quand il n’y a personne à votre porte que vous pouvez tranquillement vous asseoir et déclarer : « Oui, tout est comme un film ».

Il doit donc y avoir une compréhension plus profonde qui va au-delà de la conceptualisation et c’est l’ouverture de ce que j’appelle parfois la conscience-espace en vous quand vous contemplez véritablement l’impermanence de toute chose, non pas seulement comme une idée intellectuelle avec laquelle vous êtes d’accord, mais en la regardant sans les concepts, en allant au-delà des concepts. Faites face directement au fait de l’impermanence, par exemple, lorsque l’un de vos proches décède, en restant assis près de son corps un bon moment. Vivez alors les émotions et allez peut-être au-delà des émotions.

Vous pouvez également aller voir le corps de toute personne décédée. En Occident, on ne peut pas faire ça. En Inde, c’est possible. Vous ne pouvez pas aller quelque part et dire « j’aimerais voir un corps mort ». On ne vous le permettra pas. En Inde, vous vous asseyez simplement à certains coins de rue ou certains endroits et vous voyez un corps amené sur le bûcher funéraire. Et vous pouvez simplement rester assis là. Et ce qui sera plus puissant, c’est de voir le corps mort en train de brûler. Sans aucun concept, faites face directement au fait… Cela ouvre la conscience-espace, la profondeur en vous où vous commencez à vous désidentifier de la forme. Quand vous voyez en face de vous une forme qui se dissout, que vous ne conceptualisez pas et que vous y faites simplement face, c’est vraiment incroyable !

Et même en parler peut vous aider dans une certaine mesure à le vivre. Vous l’imaginez. L’imaginer peut suffire : la forme qui disparaît, qui est incinérée ; ce corps qui était si réel quelques heures plus tôt disparaît maintenant dans les flammes. C’est vraiment incroyable, surtout si l’on a cru complètement à la solidité de l’univers physique. C’est si incroyable que vous vous retrouvez sans voix et sans pensées ! Et là, quand la forme se dissout et que vous y faites entièrement face, quelque chose s’ouvre en vous que nous pouvons appeler le sans-forme et c’est profondément paisible, non pas heureux, non, mais profondément paisible.

Cela peut même arriver quand la tristesse est là, une profonde tristesse. Derrière la tristesse, il y a encore une paix profonde. C’est ce qui se passe si l’un de vos proches meurt. Vous ne pourriez pas ne pas pleurer si vous voyiez votre père ou votre mère en train d’être brûlée. Ici, on ne vous permettra pas de le voir, mais si vous le pouviez, vous pleureriez. Or, il y a la possibilité qu’en même temps, parce que c’est la condition universelle de tout humain et de toute forme – votre tour viendra bientôt également – en voyant tout cela, bien qu’il y ait des larmes, en voyant combien tout est éphémère, quelque chose s’ouvre en vous qui est spacieux et n’a pas de forme. C’est la conscience elle-même.

Donc, la désidentification peut se produire en contemplant profondément la fugacité d’une forme, d’une forme humaine. Cela peut même arriver avec un animal. Votre chien meurt, ça peut aussi être là. Certains sont très proches des animaux. Ils ont vécu de nombreuses années avec un animal et subitement, il est parti… à nouveau, c’est là où la perte intervient. Toute perte peut faire la même chose, mais la perte la plus profonde est bien entendu celle d’un humain.

Et donc, quand il n’y a pas de résistance, vous le voyez alors . . . Toute idée que vous formulez vous éloigne du fait pur et simple de l’impermanence. Toute conceptualisation, toute explication vous empêchera d’aller plus profond, même si vous avez cette explication qui dit : « il n’est pas mort en fait, il poursuit son chemin. Je dois simplement… ». OK, mais si vous n’expliquez rien du tout, vous allez plus profond… au-delà de la forme, plutôt que de vous dire, de penser qu’il existe sous une autre forme, laquelle finira bien sûr également par vivre à nouveau une transformation et ainsi de suite.

C’est le pouvoir de la contemplation du caractère éphémère de la forme qui est partout observable. Pour moi, c’est même toujours une chose spirituelle de regarder de vieilles photos de gens dont personne ne sait qui ils étaient. Quand j’en vois, dans les magazines ou dans les librairies spécialisées dans le livre ancien, je vois ces vieilles photos : ils ont tous disparu. Je trouve cela profondément paisible.

C’est la même chose avec les vieux films. Disons des films tournés en 1930, 1935, 1940. Tous ces gens qui apparaissent là à l’écran, s’excitant pour une chose ou pour une autre, les acteurs sont tous morts. Ils ont tous disparu. Vous pouvez voir des scènes de foules, les gens allant et venant dans les rues de New York par exemple. Toutes ces foules ont disparu. Et les foules que vous voyez maintenant auront disparu d’ici quelques années. Ce sont là des méditations incroyables quand on y fait face.

C’est le pouvoir du fait de faire face à la réalité que Bouddha appelle « anicha », en langue pali, l’impermanence. Tous les phénomènes sont impermanents, fugaces, anicha comme disait Bouddha. Et si vous vous attachez et vous identifiez à une forme, vous connaissez « duca », la souffrance, traduit également par « misère ». Une autre traduction peut encore être « l’insatisfaction », etc., le malheur. Il en est ainsi, dit Bouddha, parce qu’il n’y a de soi en aucune forme. C’est la vérité de « anata », pas de soi. Donc, si vous recherchez un soi dans une forme, si vous vous identifiez à une forme, à un corps, même à une forme-pensée ou à la forme psychologique du moi, vous vous identifiez alors avec l’impermanence. Vous recherchez un soi où il n’y a rien d’autre que l’impermanence et ce soi est l’illusion.

Bouddha a vu cela il y a 2600 ans, la vérité de l’impermanence de toute chose. Je veux dire, les gens le savaient déjà, mais il disait de le voir. « Regardez, regardez ! », disait-il. Ces trois données sont pour moi la partie essentielle de l’enseignement de Bouddha : duca, anicha et anata. Duca est le fait de souffrir s’il y a identification aux formes impermanentes, à savoir la recherche d’un soi dans les formes, non pas seulement les corps, mais aussi les formes-pensées, les formes émotionnelles et la forme psychologique du moi.

C’est tout l’enseignement du bouddhisme et c’est en fait la désidentification de la forme afin de percevoir le sans-forme qui sous-tend toutes ces choses. Bouddha appelait cela le vide, ce qui n’est pas un concept très inspirant, et il le fit délibérément, parce que s’il nous avait donné un concept inspirant, nous aurions pu nous mettre à y croire et la croyance au concept aurait été substituée à la véritable compréhension. Le vide ! On ne peut pas faire ça avec le vide. Et le vide ne peut pas être nommé. Qu’est-ce que c’est d’autre que le vide ?

Jésus utilisait l’expression « le royaume des cieux ». C’est la même chose, c’est le domaine du sans-forme. D’un côté, vous ressentez : « Ah, le royaume des cieux ! ». C’est bien sûr beaucoup plus facile de l’interpréter erronément. C’est évidemment plus inspirant, mais beaucoup plus facile à l’interpréter de façon erronée et très facile d’en faire un ailleurs auquel accéder, ce qu’ils ont fait longtemps et que beaucoup font toujours. Les gens qui ne sont pas assez bons n’iront pas au paradis.

En fait, dans de nombreuses langues, il y a le même mot pour désigner le ciel et le paradis. « Cielo » en espagnol, « Himmel » en allemand : vous allez au ciel. Jésus a pourtant dit que le royaume des cieux n’apparaît pas avec des signes observables. Il n’est pas ici ni là. Vous ne pouvez pas dire « il se trouve là ». C’est ce que disait Jésus. Néanmoins, les gens disent : le ciel, le « royaume du ciel », ainsi nommé dans de nombreuses langues.

Je crois que je me suis un peu écarté du sujet de l’impermanence, mais en réalité, c’est là tout ce dont il est question. C’est comme un film ou un rêve, parce que c’est impermanent. Quand vous connaissez ce fait profond, quand vous connaissez l’impermanence en y faisant face directement, vous n’êtes plus aussi inconscients de sorte que vous ne jouerez plus le scénario inconsciemment et continuellement jusqu’à la fin de votre vie. Le scénario veut dire les schémas mentaux conditionnés, les schémas réactionnels, les schémas mentaux, les schémas émotionnels.

S’il y a une perception consciente, cela devient le facteur le plus important. Vous retournez alors dans le film, mais vous prenez part à votre situation existentielle et à votre vie avec cet élément supplémentaire. C’est un peu comme un acteur dans un film qui se rend compte qu’il n’est pas en réalité le personnage qu’il joue, mais il continue pourtant de jouer son rôle, de faire ces choses. Or, la compréhension qu’il n’est pas le rôle affectera le rôle. Il ne collera donc pas au scénario comme auparavant. Le scénario sera toujours là, mais des changements y seront apportés, parce que la conscience y introduira un élément supplémentaire.

Le scénario lui dicte, par exemple, d’être complètement désespéré et de penser au suicide alors que la femme le quitte. Tel est le scénario, mais dans le film tout à coup, parce que la conscience est là, au lieu de monter sur le toit et d’envisager de se jeter en bas de l’immeuble, il se retrouve à la plage en train de regarder la mer et de respirer. Des choses changent tout à coup dans le scénario. L’espace intervient dans le scénario là où il y avait avant . . . Une autre chose qui peut arriver dans le scénario : regarder une feuille animée par le vent, une petite brise traversant l’arbre. Et vous voyez cela dans le film, n’est-ce pas incroyable ? La caméra passe du scénario à… . . . Il y a tout d’un coup une autre dimension dans le film.

En fait, il y a des films qui font ça, des films où il y a une dimension spirituelle. J’ai vu des films où la caméra montre d’un coup quelque chose qui ne fait pas partie de l’action. Elle vous sort presque de l’action, lui apporte de la profondeur. C’est comme dans ce film dont j’ai déjà parlé, « Beauté américaine », où l’on voit un bout de papier ou un sachet en papier emporté par le vent. Et c’est une chose étonnante de regarder ça qui n’a strictement rien à voir avec l’action qui se déroule. Une autre dimension surgit donc dans le film qui commence alors à changer du fait de cette autre dimension qui s’y propage.

Voilà la réponse à « Et alors ? ». Cela ne suffit donc pas de se dire : « Eh bien, tout est comme un rêve ou comme un film ». Ce n’est pas une prise de conscience, ce n’est qu’un concept dans la tête. Pour la prise de conscience, vous devez percevoir profondément l’impermanence dont nous venons de parler, y faire vraiment face. Quelque chose s’ouvre alors en vous et l’affirmation que ce n’est qu’un rêve ou qu’un film n’est plus juste une pensée dans la tête, mais l’expression d’une prise de conscience. Vous êtes en réalité pleinement conscients de la nature impermanente de toute chose et cela change la façon dont vous interagissez.

(Traduction Robert Geoffroy, vidéo visible sur http://blogbug.filialis

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