Krishnamurti – Le vol de l’Aigle (Chapitre I)

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« Liberté »

Pensée, plaisir et souffrance

KRISHNAMURTI - FRERE KLa liberté est pour la plupart d’entre nous une idée, ce n’est pas une réalité. Quand nous parlons de liberté, il s’agit de liberté extérieure: agir selon notre fantaisie, voyager, pouvoir librement nous exprimer de façons diverses, penser ce qu’il nous plaît. Son expression extérieure nous apparaît extraordinairement importante et plus particulièrement dans les pays où sévissent des tyrannies, des dictatures; et dans ceux où la liberté extérieure est possible, on recherche toujours plus de plaisir, de plus en plus de possessions.

Si nous voulons approfondir ce qu’indique ce mot, ce que cela implique que d’être totalement et complètement libre intérieurement – liberté qui dès lors se manifeste extérieurement dans la société, dans tous nos rapports – il me semble que nous serons amenés à nous demander si l’esprit humain, lourdement conditionné comme il l’est, peut jamais être ce qu’on appelle libre. Doit-il forcément toujours agir et fonctionner dans les limites imposées par son propre conditionnement, de façon qu’il n’y ait aucune possibilité de liberté d’aucune espèce ? On s’aperçoit dès lors que l’esprit, ayant compris verbalement qu’elle n’existe pas dans ce bas monde, ni intérieurement ni extérieurement, se met à inventer une liberté pouvant exister dans un autre monde, une liberté future, un paradis et ainsi de suite.

Rejetez donc tous les concepts théoriques et idéologiques de cette notion, nous permettant ainsi d’examiner si notre esprit, le vôtre, le mien, peut jamais être réellement libre, dégagé de toute dépendance, de toute peur, de toute anxiété, et des innombrables problèmes, à la fois ceux qui sont conscients et ceux qui se dissimulent dans les couches profondes de l’inconscient. Peut-il exister une liberté psychologique complète permettant à l’esprit humain de déboucher sur un « quelque chose » qui soit intemporel, qui ne soit pas une construction de la pensée, pas plus qu’une évasion devant les réalités immédiates de la vie quotidienne ?

A moins que l’esprit humain ne soit psychologiquement, intérieurement, complètement libre, il ne lui est pas possible de distinguer ce qui est vrai, de voir s’il existe une réalité qui ne soit pas une invention de la peur, qui ne doive pas sa forme à la société ou à la culture au sein de laquelle nous vivons, et qui ne soit pas une évasion devant la monotonie du quotidien avec son ennui, sa solitude, son désespoir, son anxiété. Pour découvrir si une telle liberté existe véritablement, il nous faut prendre conscience de notre conditionnement, des problèmes, de la monotone superficialité, de notre carence, de l’insuffisance de notre vie quotidienne et au-dessus de tout, il nous faut prendre conscience de la peur. Cette prise de conscience ne doit procéder ni par introspection ni par analyse; il s’agit de nous sentir nous-mêmes avec lucidité, tels que nous sommes, et de voir s’il nous est le moins du monde possible d’être complètement affranchis de toutes ces questions qui paraissent encombrer notre esprit.

Pour regarder comme nous allons le faire, il faut qu’existe cette liberté, non pas à la fin de l’enquête, mais dès le premier pas. Faute d’être libre on ne peut explorer, examiner, sonder. Pour qu’il y ait pénétration profonde, il faut qu’il y ait non seulement liberté mais encore la discipline nécessaire à toute observation; la liberté et la discipline vont de pair (mais il ne faut pas se discipliner dans le but d’être libre). Nous prenons ce mot « discipline » non pas dans son sens traditionnel et courant, autrement dit se conformer, imiter, supprimer, suivre un modèle établi. Nous entendons plutôt indiquer par là le sens du radical discere que l’on trouve dans le mot « apprendre ». Apprendre et être libre vont de pair, la liberté entraînant sa propre discipline, une discipline qui n’est pas imposée par l’esprit dans le but d’obtenir un certain résultat. Voilà deux choses qui sont essentielles: la liberté et l’action d’apprendre. On ne peut pas apprendre à se connaître à moins d’être sans entraves, cette liberté nous permettant d’observer, non pas conformément à un modèle, à une formule ou à un concept, mais d’observer en toute réalité, tel que l’on est. Une telle observation, une telle perception, une telle vision entraînent leur propre discipline, leur propre façon d’apprendre; il ne s’y trouve aucun conformisme, aucune imitation, aucune suppression, aucun contrôle d’aucune sorte. En cela réside une grande beauté.

Nos esprits sont conditionnés – fait évident – conditionnés par une certaine culture, une certaine société, influencés par des impressions diverses, des tensions, des tirages dans nos rapports, par des facteurs économiques, éducatifs ou encore par le climat, le conformisme religieux et ainsi de suite. Nos esprits sont dressés à admettre la peur, nous en évadant si nous le pouvons, n’étant jamais capables de pénétrer et de résorber d’une façon entière et complète la structure et la nature même de la peur. Notre première question est, par conséquent: l’esprit, si lourdement chargé, est-il capable de résoudre complètement, non seulement son propre conditionnement, mais encore sa propre peur ? Parce que c’est la peur qui nous pousse à accepter notre conditionnement.

Ne vous contentez pas d’emmagasiner une accumulation de paroles et d’idées – lesquelles sont en réalité sans aucune valeur – mais par l’acte même d’écouter, d’observer les divers états de votre esprit, à la fois verbalement et non verbalement, demandez-vous tout simplement si l’esprit peut jamais être affranchi de la peur – ne l’acceptant pas, ne la fuyant pas, ne se disant pas:

« Il faut que je développe en moi une résistance, le courage », mais en prenant réellement conscience de cette peur qui nous entrave. A moins d’en être libéré on est incapable de voir clairement, profondément; et de toute évidence, là où il y a peur il n’y a pas d’amour.

Donc, l’esprit peut-il jamais être réellement dégagé de toute peur ? Il me semble que c’est là, pour toute personne d’esprit sérieux, une des questions primordiales et essentielles qui doit être posée et qui doit être résolue.

Il y a des peurs physiques et des peurs psychologiques: la peur de la souffrance physique et son aspect psychologique, le souvenir d’avoir éprouvé une telle souffrance dans le passé avec, en plus, la crainte de la voir se reproduire dans l’avenir; et puis encore, la peur de la vieillesse, de la mort, de l’insécurité physique, du lendemain incertain, la peur d’être un raté, de ne jamais aboutir, de ne pas devenir « quelqu’un » dans ce monde plutôt lamentable; peur de destruction, de solitude, de ne pas pouvoir aimer, de n’être pas aimé et ainsi de suite; les peurs conscientes aussi bien que celles qui sont inconscientes. L’esprit peut-il être totalement affranchi de tout ce fardeau ? Il affirme dès le départ en être incapable, il se fausse lui-même, se rendant inapte à toute perception, à toute compréhension; incapable d’être complètement silencieux, apaisé. Il ressemble à une âme perdue dans la nuit, recherchant la lumière, ne la trouvant jamais, et réduite à inventer une « lumière » toute de paroles, de concepts, de théories.

Comment un esprit si lourdement entravé par la peur, avec tout le conditionnement qui s’ensuit, comment peut-il jamais s’en affranchir ? Devons-nous l’accepter comme une des composantes inévitables de l’existence ? – et c’est bien ce qui se passe pour la plupart d’entre nous: nous nous y résignons. Alors que devons-nous faire ? Comment moi, l’être humain, vous, l’être humain, allez-vous vous débarrasser de cette peur ? – non pas d’une peur particulière, mais de la peur totale, de sa structure, de sa nature même.

Qu’est-ce que la peur ? (Si vous me permettez de le dire, n’acceptez pas ce qu’affirme l’orateur, il n’est investi d’aucune autorité d’aucune espèce, il n’est pas un instructeur, il n’est pas un gourou; parce que si, lui, est un instructeur, vous êtes un disciple, et si vous êtes un disciple vous vous détruisez vous-même ainsi que lui.)

Nous cherchons à découvrir la vérité de cette question de la peur avec une telle rigueur que jamais plus l’esprit ne la subira et qu’il sera par conséquent quitte, désormais, de toute dépendance d’autrui, intérieure ou psychologique. La beauté de la liberté c’est que vous ne laissez aucune trace derrière vous. L’aigle dans son vol ne laisse aucune trace – à l’encontre du savant. En examinant cette question de la liberté, il faut qu’existe non seulement une observation scientifique rigoureuse, mais encore ce vol de l’aigle qui ne laisse aucune trace derrière lui; il faut les deux choses; il faut l’explication verbale et la perception non verbale – car jamais la description ne peut être la réalité décrite; très évidemment, l’explication n’est jamais la chose que l’on explique; jamais le mot n’est la chose.

Si tout ceci est limpide nous pouvons avancer; nous pouvons découvrir par et pour nous-mêmes – et non pas grâce à l’orateur, aux paroles qu’il prononce, aux idées, aux pensées qu’il émet – si l’esprit peut jamais être complètement libéré de la peur.

La première partie de tout ceci n’est qu’une introduction verbale; si vous ne l’avez pas entendue clairement et si vous ne l’avez pas comprise, vous ne pouvez pas aller plus loin.

Pour examiner il faut qu’il y ait liberté dans notre vision; absence de tout préjugé, de toute conclusion, de tout concept, de tout idéal, de toute idée préconçue, ce qui vous permet dès lors d’observer réellement par vous-même ce que c’est que la peur. Quand vous observez de très près, au coeur des choses, la peur existe-t-elle ? Autrement dit: vous ne pouvez observer ce que c’est que la peur de très très près et dans la profondeur des choses, que quand l’« observateur » est la « chose observée ».

Nous allons nous étendre sur ce point. Donc, qu’est-ce que la peur ? Comment prend-elle naissance ? Les appréhensions physiques peuvent être saisies, tout comme les dangers physiques qui donnent lieu à des réactions instantanées – et assez faciles à comprendre – point n’est besoin d’approfondir cette question. Mais nous parlons de peurs psychologiques; comment surgissent-elles ?

Quelles sont leurs origines ? Voilà le problème. Il y a la peur d’un incident qui a eu lieu hier; qui pourrait se reproduire aujourd’hui ou demain. Il y a la peur de ce que nous avons connu et la peur de l’inconnu, du lendemain. On peut voir par soi-même et très clairement que la peur est implicite dans la structure même de la pensée – quand on réfléchit à ce qui s’est passé hier et dont on a peur, ou en pensant à l’avenir – d’accord ? La pensée donne naissance à la crainte, n’est-il pas vrai ? S’il vous plaît, il faut que nous en soyons tout à fait assurés; n’acceptez pas ce que dit l’orateur, soyez absolument certains en vous-mêmes, certains de ceci: que la pensée donne naissance à la peur. En réfléchissant à la souffrance, à la souffrance psychologique que l’on a éprouvée jadis et ne désirant pas la voir se répéter, ne désirant pas revoir surgir cette chose, pensant à tout cela, on voit naître la crainte. Pouvons-nous continuer ? Parce que faute de voir ce point très clairement nous ne pourrons pas aller plus avant. La pensée, dans l’appréhension ou d’un incident, d’une expérience, d’un état qui s’est accompagné de danger, de trouble, de souffrance ou de douleur, la pensée donne naissance à la peur. Elle s’est assuré une certaine sécurité psychologique et se refuse à tout ce qui peut menacer cette sécurité, et ainsi tout élément de trouble est un danger et engendre par conséquent un état de peur.

La peur est imputable à la pensée; il en est de même pour le plaisir. On a passé par une expérience agréable, la pensée s’y attarde et voudrait la voir se prolonger; quand ceci s’avère impossible il y a une résistance, un état de colère, de désespoir, d’affolement. Ainsi la pensée est responsable de la peur comme du plaisir, n’est-ce pas ? Ce n’est pas ici une conclusion verbale ni une formule permettant d’éviter la peur. Répétons-le, là où il y a plaisir il y a souffrance, il y a la peur nourrie par la pensée; le plaisir accompagne la souffrance, ce sont deux choses indivisibles, et la pensée est responsable des deux. S’il n’y avait pas de lendemain, d’instant d’après, à quoi on pourrait penser, s’agissant de peur ou de plaisir, ni l’un ni l’autre n’existeraient. Pouvons-nous aller plus loin ? En tout ceci nous travaillons dans la pâte du réel, ce n’est pas une idée, mais une chose que vous avez découverte et qui est par conséquent vraie, réelle, et vous avez le droit de dire: « J’ai découvert que la pensée donne naissance à la fois au plaisir et à la peur. » Vous avez éprouvé un plaisir sexuel, une jouissance; plus tard vous y pensez, évoquant des tableaux, l’imagerie du mental, et cette pensée même va renforcer ce plaisir qui, dès lors, fait partie du scénario de la pensée, et quand il se heurte à un obstacle il y a souffrance, anxiété, peur, jalousie, irritation, colère et brutalité. (Nous ne disons pas que vous ne devez pas connaître le plaisir.)

La félicité n’est pas le plaisir; l’extase n’est pas une sécrétion de la pensée; c’est une chose entièrement autre. Vous ne pouvez rencontrer la félicité ou l’extase qu’après avoir compris la nature de la pensée – elle qui donne naissance à la fois au plaisir et à la peur.

Alors se pose la question: peut-on mettre fin à la pensée ? Si celle-ci donne naissance à la peur et au plaisir – parce que là où il y a plaisir il y a forcément souffrance, chose évidente – on se demande alors: la pensée peut-elle prendre fin ? Ce qui n’implique pas la fin de toute perception de beauté, de toute jouissance émanant de la beauté. On contemple la splendeur d’un nuage, d’un arbre; on en jouit totalement, complètement; mais quand la pensée aspire à passer par la même expérience le lendemain, à connaître à nouveau les délices qu’elle éprouva à la vision de ce nuage, de cet arbre, de cette fleur, d’un visage qu’éclaire la beauté, alors elle sollicite la déception, la souffrance, la peur, en même temps que le plaisir.

Donc, la pensée peut-elle prendre fin ? Ou bien est-ce là une question totalement fausse ? C’est une question fausse parce que nous aspirons, comme on aspire au plaisir, à ressentir une extase, une félicité qui ne sont pas du domaine du plaisir. En mettant fin à la pensée nous espérons découvrir quelque chose d’immense, qui ne soit né ni du plaisir ni de la peur. On se demande: quel est le rôle de la pensée dans notre vie ? – et non pas comment mettre fin à la pensée ? Mais quels sont les rapports existant entre la pensée et l’action – inaction ? Quels rapports entre la pensée et l’action là où l’action est nécessaire ? Et pourquoi là où il y a une jouissance complète de la beauté verrait-on la pensée jouer un rôle quelconque ? En effet, si elle n’en jouait aucun il n’y aurait pour cette jouissance, aucun lendemain. Je me propose de découvrir ceci: quand il y a une jouissance complète de la beauté, d’une montagne, d’un visage, d’une nappe d’eau – pourquoi la pensée doit-elle intervenir pour lui donner un tour d’écrou supplémentaire et tout fausser en disant: « Il me faut éprouver de nouveau ce plaisir demain. » J’ai à découvrir les rapports existant entre la pensée et l’action, à découvrir si la pensée doit nécessairement intervenir là où n’existe aucun besoin d’elle. J’aperçois un bel arbre dénudé de son feuillage, se détachant sur le ciel, il est extraordinairement beau et cela suffit – c’est fini. Et pourquoi la pensée intervient-elle pour dire: « Il faut que j’éprouve ce même plaisir demain » ? Mais je vois aussi que la pensée doit agir là où il y a action. L’habileté, le savoir-faire dans l’action est aussi habileté et savoir-faire dans la pensée. Quel est donc le rapport réel entre la pensée et l’action ? Comme sont les choses, actuellement, nos actions sont toujours basées sur des concepts, des idées. J’ai une idée, un concept de ce qui devrait être fait et ce que je fais est, dès lors, une approximation tendant à me rapprocher de ce concept, de cette idée, de cet idéal. Il y a donc une division entre l’action et le concept, l’idéal, le « ce qui devrait être »; et dans cette division prévaut un état de conflit. Toute division, toute division psychologique engendre forcément le conflit. Et je me demande: « Quel est le rapport entre la pensée et l’action ? » Dès l’instant où il existe une division entre l’action et l’idée, l’action est incomplète. Existe-t-il une action dans laquelle la pensée aperçoit quelque chose instantanément, agit instantanément de sorte que n’interviennent aucune idée, aucune idéologie donnant naissance à une action séparée ? Existe-t-il une action où la perception même est action – où la pensée même est action ? Je vois par exemple que la pensée donne naissance au plaisir et à la peur; je vois que là où il y a plaisir il y a souffrance et par conséquent résistance à la souffrance. Cela je le vois très clairement; et ici la vision même est une action immédiate; en voyant cela il y a pensée logique, pensée très claire; et pourtant cette vision est instantanée et l’action est instantanée – et par conséquent on est libéré.

Sommes-nous en communication les uns avec les autres ? Avançons lentement, parce que tout ceci est assez difficile. Je vous en prie, ne dites pas « oui » avec tant de facilité. Si vous êtes en droit de dire « oui », alors quand vous quitterez cette salle, vous devrez être libérés de la peur. Votre façon de dire « oui » est une pure et simple affirmation d’avoir compris verbalement, intellectuellement – c’est-à-dire rien qui vaille. Vous et moi-même ici ce matin examinons la question de la peur et quand vous quitterez cette salle vous devrez en être complètement affranchis. Signifiant que vous êtes dès lors un être humain libre, un être humain différent, complètement transformé, et ceci n’est pas pour demain, c’est pour tout de suite. Donc, vous voyez très clairement que la pensée engendre ces deux choses, vous voyez que toutes nos valeurs sont basées sur la peur et le plaisir – morales, éthiques, sociales et spirituelles. Si vous percevez la vérité de tout ceci – et pour en voir la vérité il vous faut être extrêmement lucide, en éveil, logiquement, sainement, observant chaque frémissement de la pensée – alors cette perception même est une action totale et par conséquent quand vous quitterez cette salle vous en serez complètement sorti; autrement vous allez dire: « Comment vais-je m’affranchir de la peur demain ? » Dans l’action la pensée doit agir. Vous devez penser pour rentrer chez vous, pour prendre un autobus, un train, pour aller au bureau; dans ces instants la pensée agit avec efficacité, objectivement et non pas d’un point de vue personnel ou émotif, et cette pensée est une chose vitale. Mais quand elle prolonge une expérience que vous avez connue, la reportant par l’action de la mémoire dans l’avenir, alors une telle action est incomplète, produisant certaines formes de résistance et ainsi de suite.

Abordons dès lors la question suivante. Exprimons-la comme ceci: quelle est l’origine de la pensée, qui est le penseur ? On peut voir que la pensée est une réaction issue de notre savoir, de notre expérience, de notre mémoire accumulée, de l’arrière-plan à partir duquel il y a une réponse de la pensée à toute provocation extérieure; si on vous demande où vous vivez il y a une réaction immédiate. La mémoire, l’expérience, le savoir sont l’arrière-plan d’où surgit la pensée. Et par conséquent celle-ci n’est jamais une chose neuve; elle appartient toujours à l’ancien, au déjà vu; jamais elle ne peut être libre parce qu’elle est liée au passé et qu’elle est par conséquent incapable de voir quoi que ce soit de façon neuve. Et dès l’instant où je comprends ceci très clairement le mental s’apaise. La vie est un mouvement, un mouvement constant dans l’univers des interrelations; et la pensée qui s’efforce toujours de capturer ce mouvement en fonction du passé, de la mémoire, du stable, du figé, la pensée a peur de la vie.

A la vision de tout ceci, voyant que la liberté est nécessaire à tout examen – que pour examiner clairement il faut qu’existe une discipline due à notre aperception et non pas à un état de censure et d’imitation – voyant comment l’esprit est conditionné par la société, par le passé, que toute pensée naissant du cerveau est vieille et par conséquent incapable de comprendre quoi que ce soit de neuf, l’esprit alors devient calme, complètement calme, non pas par contrainte, non pas poussé au calme. Il n’existe aucun système, aucune méthode – qu’il s’agisse du Zen japonais ou d’un système hindou – il n’en existe aucun pour apaiser l’esprit; c’est une entreprise vaine et stupide de l’esprit que de se discipliner au calme. Donc, voyant tout cela – le voyant vraiment et non pas théoriquement – il surgit alors une action qui jaillit de cette perception; la perception même est l’action libérant de la peur. Donc, à chaque occasion où surgit la peur, il y en a une perception immédiate et la peur prend fin.

Qu’est-ce que l’amour ? Pour la plupart d’entre nous, l’amour signifie plaisir et par conséquent peur; c’est cela que nous appelons l’amour. Mais quand sont compris la peur et le plaisir, alors que devient l’amour et « qui » va répondre à cette question ? L’orateur, un prêtre, un livre ? Existe-t-il un agent de l’extérieur pour nous féliciter de ce que nous agissons extraordinairement bien et dire qu’il nous faut continuer ? Ou n’est-ce pas plutôt qu’ayant examiné, observé, perçu hors de tout esprit d’analyse toute la structure, la nature du plaisir, de la peur et de la souffrance, nous nous apercevons que l’« observateur », le « penseur », fait partie de la pensée même. S’il n’y a pas de pensée il n’y a pas de penseur, les deux sont inséparables; le penseur est la pensée. Il y a une certaine beauté, une certaine subtilité à le voir. Et, dès lors, qu’est-il advenu de cet esprit qui voulait aborder la question de la peur ? – vous comprenez ? Quel est maintenant l’état de cet esprit qui a passé par tout ceci ? Est-il le même que tout à l’heure avant d’avoir parcouru ce chemin ? Il a examiné tout ceci de très près, il a vu la nature de ce que nous appelons la pensée, la peur, le plaisir, tout cela il l’a vu; et maintenant quel est son état réel ? De toute évidence personne ne peut répondre à cette question que vous-même; mais si véritablement vous l’avez vécu, vous vous apercevrez que l’esprit en est complètement transformé.

Question – (incompréhensible).

Réponse – C’est une des choses les plus faciles au monde que de poser une question. Il est probable que certains d’entre nous avons pensé à ce que serait notre question pendant que parlait l’orateur. Nous sommes plus préoccupés de poser notre question que d’écouter. Nous devons nous poser des questions non seulement ici mais partout. Mais poser une question juste a beaucoup plus d’importance que d’en recevoir la réponse. La solution d’un problème consiste à le comprendre; la question n’est pas en dehors du problème, elle est dans le problème même que l’on ne peut voir très clairement si l’on est obsédé par la solution, la réponse. La plupart d’entre nous sommes tellement avides de résoudre le problème sans même le regarder – et pour l’approfondir il faut avoir de l’énergie, un certain élan, une intensité, une passion; et non pas l’indolence et la paresse qui sont en nous pour la plupart – vous et moi voudrions voir résoudre le problème par quelqu’un d’autre. Or, personne ne va résoudre aucun de nos problèmes, politique, religieux ou psychologique. Mais il faut une grande intensité, une grande vitalité, de la passion pour le regarder, l’observer et alors, comme vous le verrez, la réponse est là, très claire.

Cela ne signifie pas que vous devez vous abstenir de poser des questions; au contraire vous devez les poser; vous devez mettre en doute tout ce qui a été dit par tout le monde, l’orateur compris.

Question – N’y a-t-il pas un certain danger d’introspection à scruter des problèmes personnels ?

Réponse – Pourquoi n’y aurait-il pas de danger ? Quand on traverse la rue il y a un danger. Entendez-vous suggérer que parce qu’il peut être dangereux de regarder nous ne devons pas regarder ? Je me souviens qu’une fois un homme très riche – si vous me permettez de raconter cet incident – est venu nous voir et il dit: « Je suis très, très sérieux et préoccupé des questions que vous traitez et je voudrais résoudre tous mes… etc., etc. » Vous savez toutes les sottises que disent les gens. Je répondis: « Bon, monsieur, allons-y » et nous parlâmes. Il vint plusieurs fois et après la seconde semaine il revint me trouver et dit: « J’ai des rêves épouvantables, effrayants, il me semble que je vois tout ce qui m’entoure en train de disparaître, tout s’en va »; puis il ajouta: « Ceci est probablement le résultat de mon examen de moi-même et j’en vois les dangers »; et après cela il ne revint plus.

Nous avons tous le désir d’être en sécurité, d’être tranquilles dans notre petit monde mesquin, ce monde « d’un ordre bien établi », lequel est désordre, le monde de toutes nos relations particulières bien à nous et que nous ne voulons pas voir troublé – les rapports établis entre l’homme et la femme où ils se cramponnent l’un à l’autre – et où règnent la souffrance, la méfiance, la peur, où il y a danger, jalousie, colère, domination.

Il existe une manière de regarder en nous-mêmes sans qu’il y ait peur ou danger; c’est de regarder sans condamner, sans justifier d’aucune manière, simplement de regarder sans interpréter, sans juger, sans soupeser. Pour cela l’esprit doit être ardent dans son désir d’apprendre par son observation de ce qui est réel. Où est le danger de « ce qui est » ? Les êtres humains sont violents. Cela c’est ce qui « existe réellement ». Et le danger qu’ils ont créé dans ce monde est le résultat de cette violence, il est le produit de la peur. Et pourquoi y aurait-il danger à observer la chose cherchant à détruire cette peur complètement, donnant ainsi naissance à une société et à des valeurs différentes ? Il y a une grande beauté à observer, à voir les choses telles qu’elles sont psychologiquement et intérieurement; cela ne veut pas dire qu’on les accepte telles qu’elles sont; et cela ne veut pas dire non plus qu’on les rejette ou que l’on veuille faire quelque chose pour changer « ce qui est »; c’est la perception même de « ce qui est » qui entraîne sa propre mutation. Mais il faut connaître « l’art de regarder ». Cet art de regarder ne comporte jamais d’élément d’introspection ou d’analyse, il s’agit simplement d’observer sans aucun choix.

Question – N’existe-t-il pas une peur spontanée ?

Réponse – Appelleriez-vous cela de la peur ? Quand brûle un feu, quand vous vous trouvez devant un gouffre, est-ce la peur qui vous pousse à vous en écarter ? Si vous voyez un animal sauvage, un serpent, est-ce la peur qui vous pousse à vous retirer ou est-ce l’intelligence ? Cette intelligence peut être le résultat d’un conditionnement parce qu’on vous a mis en garde contre les dangers d’un précipice, autrement vous pourriez tomber et ce serait la fin. Votre intelligence vous dit de faire attention; cette intelligence est-elle peur ? Mais est-ce l’intelligence qui agit quand nous nous divisons en nationalités, en groupes religieux – quand nous dressons cette division entre vous et moi, nous et eux, est-ce là de l’intelligence ? Ce qui agit quand on établit de telles divisions et qui est cause de danger, qui sépare les gens, qui entraîne la guerre, est-ce là de l’intelligence ou n’est-ce pas de la peur ? Dans ce cas c’est de la peur et non pas de l’intelligence. Autrement dit nous nous sommes morcelés; une partie de nous agit avec intelligence quand c’est nécessaire, par exemple en évitant un précipice ou un autobus qui passe; mais nous ne sommes pas assez intelligents pour voir les dangers du nationalisme, des facteurs qui divisent les gens. Donc une partie de nous-mêmes – très petite – est intelligente et le reste non. Là où il y a morcellement il y a forcément conflit et forcément souffrance; l’essence même du conflit c’est la division, la contradiction qui existe en nous. Cette contradiction ne doit pas être intégrée. C’est une de nos particularités de dire qu’il nous faut nous intégrer. Au fond, je ne sais pas ce que ce mot veut dire. Qui va intégrer les deux natures divisées et qui s’opposent ? Celui auquel on fait appel pour intégrer ne fait-il pas lui-même partie de cette division ? Mais quand on voit la chose dans sa totalité, quand on la perçoit, sans aucun choix – il n’y a pas de division.

Question – Existe-t-il une différence entre la pensée correcte et l’action correcte ?

Réponse – Quand vous vous servez de ce mot « correct » s’agissant de pensée et d’action, alors cette action « correcte » est une action « incorrecte ». N’est-ce pas vrai ? En vous servant de ce mot « correct » vous avez déjà, et d’avance, une idée de ce qui est correct. Quand vous avez une idée de ce qui est « correct », elle est « incorrecte » parce que le « correct » prend ses racines dans vos préjugés, votre conditionnement, votre peur, votre culture, votre société, toutes vos particularités personnelles, vos peurs, vos principes religieux et ainsi de suite. Il existe pour vous une norme, un modèle: et ce modèle lui-même est incorrect, il est immoral. La moralité sociale est immorale. Êtes-vous d’accord ? Si oui, vous avez rejeté la moralité sociale, c’est-à-dire l’envie, l’avidité, l’ambition, le nationalisme, le respect de classe et ainsi de suite. L’avez-vous fait quand vous dites oui ? Mais la moralité de la société est immorale – parlez-vous sérieusement quand vous le dites ? – ou n’est-ce en vous qu’une suite de paroles ? Monsieur, être véritablement moral et vertueux, est une des choses les plus extraordinaires de la vie; et cette moralité n’a absolument aucun rapport avec le comportement social courant. Pour être vraiment vertueux, il nous faut être libres et vous n’êtes pas libre si vous suivez la moralité sociale dictée par l’envie, l’avidité, la concurrence et l’adoration du succès. Vous savez, toutes ces choses prônées par l’Église et par la société dans le but d’être moral.

Question – Devons-nous attendre que tout ceci arrive ou bien existe-t-il une discipline que nous puissions observer ?

Réponse – Nous faut-il une discipline pour nous rendre compte que la vision même est action ? Le faut-il ?

Question – Voulez-vous nous parler de l’esprit silencieux – résulte-t-il de la discipline ou non ?

Réponse – Voyez, monsieur: un soldat est sur le terrain de manœuvre, le dos droit, tenant son fusil avec la plus stricte exactitude; il est dressé jour après jour, jour après jour; pour lui plus de liberté. Il est immobile, muet, est-ce là silence, immobilité ? Ou bien quand un enfant est absorbé par un jouet, est-ce là silence ? Enlevez le jouet et l’enfant redevient ce qu’il est vraiment. Donc la discipline (je vous supplie, comprenez ceci une fois pour toutes, c’est tellement simple) – est-ce la discipline qui donne naissance au silence ? Elle peut donner naissance à un état d’abrutissement, de stagnation; mais donne-t-elle naissance à ce silence qui comporte une intense activité dans le silence ?

Question – Monsieur, que voulez-vous que nous fassions nous autres qui vivons dans ce monde ?

Réponse – C’est très simple, monsieur, je ne veux rien, voilà le premier point. Le second le voici: vivez, vivez dans ce monde. La beauté de ce monde est si merveilleuse, c’est notre monde, notre terre sur laquelle nous existons, mais nous n’y vivons pas, nous sommes étroits, séparés les uns des autres, anxieux, apeurés et par conséquent nous ne vivons pas, nous sommes sans relation avec autrui, nous sommes des êtres humains isolés, désespérés. Nous ne savons pas ce que cela signifie que de vivre dans cette atmosphère d’extase et de félicité. Je dis que l’on ne peut vivre ainsi que quand on sait comment se libérer de toutes les absurdités et les sottises de notre vie. En être libéré n’est possible qu’en prenant conscience de nos rapports non seulement avec des êtres humains, mais avec les idées, la nature, avec tout ce qui nous entoure. C’est grâce à ces rapports que nous pouvons comprendre ce que nous sommes, ce que sont nos peurs, nos anxiétés, notre désespoir, notre solitude, notre total manque d’amour. Nous sommes bourrés de théories, de mots, de citations venant d’autrui. De soi-même on ne sait rien, et par conséquent on ne sait pas comment vivre.

Question – Comment expliquez-vous les différents niveaux de conscience en fonction du cerveau humain. Le cerveau paraît être une chose physique, et l’esprit ne paraît pas être une chose physique. De plus, l’esprit semble avoir un élément conscient et un élément inconscient. Comment pouvons-nous voir avec clarté étant, comme nous le sommes, le jouet de tant d’idées différentes ?

Réponse – Quelle est la différence entre l’esprit et le cerveau; c’est bien cela, monsieur ? Le cerveau physique qui est le résultat du passé, de l’évolution, de la suite de jours innombrables, avec tous ses souvenirs et son savoir et ses expériences, ce cerveau ne fait-il pas partie de l’ensemble du mental ? – ce mental où il y a un niveau conscient et un niveau inconscient. Le physique tout comme le non-physique, le psychologique, tout cela ne fait-il pas partie d’un tout ? – Et n’avons-nous pas nous-mêmes établi ces divisions: conscient et inconscient, cerveau et non-cerveau ? Ne pouvons-nous pas regarder le tout comme un ensemble non fragmenté ?

L’inconscient est-il tellement différent du conscient, ou plutôt ne fait-il pas partie d’une totalité où nous avons introduit des divisions ? Et de là naît cette question: comment l’esprit conscient peut-il prendre conscience de l’inconscient ? Le positif, autrement dit ce qui fonctionne – cette chose qui fonctionne toute la journée – est-il capable d’observer l’inconscient ?

Je ne sais pas si nous avons le temps d’approfondir cette question, n’êtes-vous pas fatigués ? S’il vous plaît, messieurs, ne faites pas de tout ceci une distraction comme cela arrive quand on est assis dans une chambre agréablement tiède, en écoutant une voix qui parle. Il s’agit de choses très importantes et si vous avez travaillé comme vous avez dû le faire, vous devez être fatigués. Le cerveau ne peut pas observer plus d’une certaine quantité de choses et pour approfondir cette question de l’inconscient et du conscient il faut que l’esprit soit aigu et clair. Et je doute beaucoup qu’après une causerie d’une heure et demie vous en soyez capables. Donc, ne pouvons-nous pas, si vous êtes d’accord, remettre cette question à jeudi soir ?

Londres, 16 mars 1969

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Source : http://www.messagescelestes-archives.ca
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