Krishnamurti – Le vol de l’Aigle (Chapitre III)

156

« Méditation »

Le sens du mot « recherche ». Problèmes soulevés par la contrainte et les méthodes. La qualité du silence.

KRISHNAMURTI - FRERE K

Je voudrais parler d’une chose très importante, à mon sens. L’ayant comprise nous pourrons peut-être parvenir par nous-mêmes à une perception totale de la vie, sans aucune fragmentation, nous permettant une action globale, libre et heureuse.

Nous recherchons sans cesse une certaine qualité de mystère parce que nous sommes insatisfaits de la vie que nous menons, de la superficialité de nos activités. Elles n’ont pas grand sens et nous cherchons à leur attribuer un certain poids, une certaine signification; mais ces tentatives sont purement intellectuelles et, par conséquent, demeurent superficielles, incertaines et, en fin de compte, vaines. Cependant – sachant tout ceci – sachant que nos plaisirs sont fugitifs et nos activités quotidiennes routinières; sachant aussi que nos problèmes, pour la plupart, ne seront probablement jamais résolus, ne croyant à rien du tout, n’ayant plus foi en nos valeurs traditionnelles, nos instructeurs, nos gourous, aux sanctions de l’Église ou de la société, sachant tout ceci, la plupart d’entre nous continuons à chercher, à tâtonner, à nous efforcer de trouver quelque chose qui en vaille la peine, quelque chose que la pensée n’a pas corrompu, qui s’accompagne d’un sentiment extraordinaire d’extase et de beauté. La plupart d’entre nous, me semble-t-il, s’efforcent de trouver un état qui soit durable, qui ne se corrompe pas si facilement. Nous écartons ce qui s’impose à nous de toute évidence et il y a en nous une aspiration profonde; elle n’est ni sentimentale ni émotive, c’est une interrogation intense, capable d’ouvrir pour nous une porte sur quelque chose qui se trouve au-delà des mesures du temps, qui ne peut être classé dans aucune catégorie de foi ni de croyance; mais ces tâtonnements, cette recherche ont-ils un sens quelconque ?

Nous allons discuter de la question de la méditation; elle est assez complexe et avant de l’approfondir, il faut que nous nous fassions une idée claire de ce désir de recherche, d’expérimentation, de découverte d’une réalité. Nous avons à comprendre le sens même de la recherche, de la découverte de la vérité, de ce tâtonnement intellectuel vers quelque chose de neuf qui soit au-delà du temps, qui ne soit pas né de nos besoins, de nos contraintes, de notre désespoir. Pouvons-nous espérer trouver la vérité par la recherche et, l’ayant trouvée, pourrons-nous la reconnaître ? Dans ce cas pourrons-nous dire: « Voici la vérité, voici le réel » ? Et la recherche a-t-elle un sens quelconque ? La plupart des gens religieux parlent sans cesse de cette « recherche » de la vérité; et nous nous demandons nous, si celle-ci peut être l’objet d’une recherche. L’idée de chercher, de trouver n’implique-t-elle pas aussi une idée de reconnaître, autrement dit si je trouve quelque chose il faut que je puisse le reconnaître ? Et reconnaître n’implique-t-il pas que j’ai déjà connu ? La vérité est-elle reconnaissable dans ce sens qu’elle a été ressentie auparavant, de sorte que l’on soit en droit de dire: « Voici ce qu’elle est » ? Donc, quelle est la valeur même de la recherche ? Et si elle se trouve n’en avoir aucune, ne pourrait-on pas dire que la valeur réside dans une observation constante, une oreille tendue, un esprit en éveil – ce qui n’est pas la même chose que la recherche. Là où il y a une observation constante il n’y a aucun mouvement du passé. « Observer » implique une vision claire, et pour qu’il y ait une vision claire il faut qu’il y ait liberté, il faut être libre de tout ressentiment, de toute hostilité, de tout préjugé, de toute rancune, de tous ces souvenirs que nous avons accumulés qui sont notre savoir et qui sont autant d’empêchements à notre vision. Quand existe cette qualité, cette liberté qui accompagne un état d’observation constante, observation des choses extérieures aussi bien qu’intérieures, observation de ce qui se passe réellement – dans un tel état quel besoin de recherche ? – car tout est là, le fait, le « ce qui est », tout cela est observé.

Mais dès l’instant où nous nous proposons de modifier « ce qui est » pour en faire autre chose, le processus de déformation se déclenche. Si nous observons en toute liberté, sans déformation aucune, sans aucun jugement, sans aucune attirance vers le plaisir si, purement et simplement, nous observons, nous nous apercevons que « ce qui est » subit une transformation extraordinaire.

La plupart d’entre nous nous efforçons de combler notre vie avec notre savoir, nos distractions, nos aspirations spirituelles, choses qui, comme nous l’avons vu, ont bien peu de valeur; nous voudrions connaître quelque chose de transcendantal, qui soit au-delà de tous les objets de ce monde; nous voudrions ressentir quelque chose d’immense, de sans frontière, qui soit au-delà du temps. S’agissant d’avoir l’expérience de l’immesurable, il faut comprendre ce qu’implique la notion de l’ « expérience ». Pourquoi éprouvons-nous ce besoin d’expérimenter, de ressentir ?

S’il vous plaît, n’acceptez pas, ne rejetez pas ce que dit l’orateur, contentez-vous de l’examiner. L’orateur – nous n’insisterons jamais assez sur ce point – n’a aucune valeur du tout. (Il est comme le téléphone, et vous n’obéissez pas à la voix du téléphone. Il n’a aucune autorité, et pourtant vous l’écoutez.) Si vous écoutez avec soin, ce soin est empreint d’affection, non pas d’une idée d’accord ou de désaccord, mais une attitude de l’esprit qui dit: « Voyons un peu ce que vous affirmez, voyons si cela à une valeur quelconque, voyons dans tout cela ce qui est vrai et ce qui est faux. » N’acceptez pas, ne rejetez pas, mais observez et écoutez, non seulement les paroles prononcées mais encore vos propres réactions, le biais par lequel vous prenez les choses tandis que vous tendez l’oreille; constatez vos propres préjugés, vos opinions, vos images, vos expériences et voyez comment tout cela va vous empêcher d’écouter.

Nous demandons donc: Quelle est la portée d’une « expérience » ? A-telle un sens quelconque ? Est-elle capable d’éveiller un esprit qui sommeille, qui s’en tient à certaines conclusions, qui est conditionné et entravé par des croyances ? L’expérience est-elle capable de l’éveiller et de mettre à bas toute cette structure ? Un tel esprit – si conditionné, si alourdi par ses propres problèmes innombrables, ses désespérances, ses souffrances – est-il capable de répondre à un défi quelconque ? Et s’il répond, sa réponse n’est-elle pas forcément inadéquate et ne va-t-elle pas donner naissance à de nouveaux conflits ? Rechercher sans cesse une expérience plus large, plus profonde, plus transcendante, est une façon d’éviter la réalité immédiate du « ce qui est », à savoir nous-mêmes en somme, notre propre conditionnement. Un esprit extraordinairement éveillé, libre, intelligent, quel besoin a-t-il, quel besoin pourrait-il avoir d’une « expérience » quelconque ? La lumière est la lumière, elle ne demande pas qu’on lui en donne davantage. Ce désir d’une nouvelle « expérience » est une évasion du réel, de « ce qui est ».

Dès l’instant où nous sommes quittes de cette éternelle recherche, libérés du désir et du besoin d’expérience de quelque chose d’extraordinaire, nous pouvons alors aller plus avant et découvrir ce que c’est que la méditation. C’est un mot qui, comme les mots « amour », « mort », « beauté », « bonheur », est chargé. Il existe tant d’écoles, prêtes à vous apprendre comment méditer. Cependant, pour comprendre ce que c’est que la méditation, il faut poser les bases d’un comportement juste. Dépourvue de cette base, la méditation est une forme d’autohypnose. Si nous ne sommes pas affranchis de la colère, de la jalousie, de l’envie, de l’avidité, de la haine, de la concurrence, du désir de réussir, toutes ces formes respectabilisées et morales de ce qu’on juge être bien, si nous ne posons pas une fondation juste, si nous ne menons pas réellement une vie quotidienne affranchie des déformations que donnent la peur personnelle, l’anxiété, l’avidité et ainsi de suite, la méditation est bien peu de chose. Il est de toute première importance de poser cette base et l’on se demande alors: qu’est-ce que la vertu, qu’est-ce que la moralité vraie ? S’il vous plaît, n’allez pas dire que c’est une question embourgeoisée, qu’elle n’a plus de sens dans une société où tout est plus ou moins permis, qui ferme les yeux sur n’importe quoi. Ce genre de société ne nous intéresse pas; ce qui nous intéresse, c’est une vie complètement libérée de toute crainte, une vie où peut régner un amour profond et durable. Sans une telle base, la méditation devient une déviation; elle est comparable à l’habitude de se droguer (qui est si courante) dans le but d’obtenir une expérience extraordinaire tout en menant une petite vie quelconque.

Ceux qui prennent des drogues ont, en effet, des expériences étranges, peut-être perçoivent-ils quelques couleurs plus vives, ils sont peut-être un peu plus sensitifs et, dans cet état de sensitivité dû à des phénomènes chimiques, peut-être leur arrive-t-il de voir des objets dans une perspective où n’existe plus l’espace entre l’observateur et la chose observée; mais le phénomène chimique une fois évanoui, ils retombent dans leur état précédent où sévissent la peur, l’ennui, la routine ancienne – et il ne leur reste plus qu’à reprendre de la drogue à nouveau.

Donc, à moins d’établir cette base de vertu, la méditation devient un procédé destiné à maîtriser l’esprit, à le contraindre au calme, à l’imitation servile d’un modèle établi selon tel ou tel système où l’on vient nous dire: « Faites toutes ces choses et grande sera votre récompense. » Mais un tel esprit, malgré tout ce qu’il pourra faire, suivant toutes les méthodes et tous les systèmes que l’on vous propose, un tel esprit restera étroit, mesquin, conditionné et par conséquent sans valeur. Il nous faut donc examiner ce que c’est que la vertu, le comportement. Celui-ci est-il le résultat de l’entourage, du conditionnement, d’une société, d’une culture dans laquelle on a été élevé ? Vous vous comportez selon tout cela, est-ce là vertu ? Ou bien au contraire la vertu ne se trouve-t-elle pas dans la libération et le rejet de la moralité sociale, imprégnée comme elle l’est, d’envie, d’avidité et de tout ce qui s’ensuit – choses qui sont cependant tenues pour être hautement respectables ? La vertu peut-elle être cultivée ? Et si elle le peut, ne devient-elle pas une chose mécanique et par conséquent dépourvue de toute espèce de « vertu » réelle ? La vraie vertu est une chose qui vit, qui coule, qui se renouvelle constamment et qui ne peut pas être structurée dans le temps; c’est comme si vous proposiez de cultiver l’humilité. Seul l’homme vaniteux cultive l’humilité et tout ce qu’il pourra cultiver restera vanité. Mais en voyant très clairement la nature de la vanité, de l’orgueil, c’est par la vision même de ces choses que l’on s’en affranchit, et c’est là qu’est l’humilité.

Quand ceci sera très clair, nous pourrons alors aller plus avant et nous demander ce que c’est que la méditation. Si vous ne pouvez pas faire ceci profondément, avec sérieux et avec ardeur, non pas pour vous distraire pendant un ou deux jours et ensuite tout laisser tomber, alors, s’il vous plaît, ne parlez pas de méditation. La méditation, dès l’instant où vous comprenez ce qu’elle est, est une des choses les plus merveilleuses; mais vous ne pouvez absolument pas la comprendre si vous n’avez pas cessé de chercher, de tâtonner, d’avoir soif, de vous emparer avidement de ce que vous pensez être la vérité – et qui n’est qu’une projection de vous-même. Vous ne pouvez pas la connaître si vous n’avez pas cessé d’aspirer à une « expérience », mais, au contraire, il vous faut comprendre la confusion dans laquelle vous vivez, le désordre de votre vie. C’est par l’observation de ce désordre que l’ordre prend naissance, un ordre qui n’est pas un projet, qui n’est pas du planning. Ceci, quand vous l’avez fait – et c’est déjà de la méditation – vous pourrez alors vous demander non seulement ce qu’est la méditation mais surtout ce qu’elle n’est pas, parce que c’est dans le rejet du faux que réside le vrai.

Tout système, toute méthode qui prétend enseigner comment méditer sont évidemment faux. Intellectuellement et logiquement on peut voir pourquoi; parce que dès l’instant où vous vous exercez à quelque chose en vous conformant à une méthode – si noble, si ancienne, si moderne, si dernier cri qu’elle soit – vous tombez dans le mécanisme, vous vous répétez sans cesse afin d’aboutir à un certain résultat. Mais dans la méditation vraie la fin n’est pas autre chose que les moyens. La méthode, elle, vous promet quelque chose; c’est un moyen employé en vue d’une fin. Si les moyens sont mécaniques, alors la fin est également le produit d’un mécanisme; l’esprit mécanique dit: « Je vais gagner quelque chose. » Or, vous devez être complètement libéré de toute méthode, de tout système; c’est déjà là un début de méditation; déjà vous avez rejeté quelque chose de complètement faux, de complètement vain.

Il y a aussi des gens qui s’exercent à la « lucidité ». Peut-on s’exercer à la « lucidité » ? – si vous vous y exercez vous êtes tout le temps inattentif. Il s’agit de prendre lucidement conscience de cet état d’inattention, et non pas de vous exercer à être attentif et, par une prise de conscience lucide, l’attention est déjà là, vous n’avez pas besoin de vous y exercer. Je vous en prie, comprenez ceci, c’est si simple et si clair. Point n’est besoin d’aller en Birmanie ou en Chine, en Inde, dans tous ces endroits nimbés de romantisme mais dépourvus de réalité. Je me souviens d’avoir voyagé jadis dans un autobus, en Inde, avec un groupe de gens. J’étais assis devant à côté du chauffeur et, derrière moi, trois personnes parlaient de la lucidité dans le désir de discuter avec moi de ce qu’elle pouvait être. L’autobus allait très vite, sur la route se trouvait une chèvre et le chauffeur ne fit pas grande attention, il écrasa la pauvre bête. Ces trois messieurs qui parlaient de lucidité et de prise de conscience, ne surent jamais ce qui s’était passé! Vous riez; mais c’est bien ce que nous faisons tous. Intellectuellement nous sommes préoccupés par nos idées de prise de conscience, de lucidité, d’examen verbal et dialectique, d’opinions diverses et, en fait, nous sommes aveugles à ce qui se passe autour de nous.

Il n’y a pas de méthodes auxquelles s’exercer, il n’y a que la chose vivante.

Et maintenant surgit la question: comment maîtriser la pensée ? La pensée vagabonde de tous côtés; vous avez le désir de penser à une chose et la voilà partie à la poursuite d’une autre. Alors on vous dit: « Maîtrisez-là, exercez-vous, pensez à un tableau, une phrase, n’importe quoi, concentrez-vous; et votre pensée bourdonne dans une direction différente, et vous la tirez en arrière et cette lutte se poursuit en avant et « da capo ». Alors on se demande: quel besoin de contrôler la pensée et quelle est l’entité qui se propose de la contrôler ? S’il vous plaît, suivez ceci de très près. Faute de comprendre cette question, il sera impossible de voir ce que signifie la méditation. Quand on dit: « Il me faut contrôler ma pensée », qui est celui qui contrôle, qui est le censeur ? Est-il différent de la chose qu’il prétend censurer, mouler ou modifier, pour la faire parvenir à d’autres qualités ? Ne sont-ils pas tous deux une seule et même chose ? Or, que se passe-t-il quand le penseur s’aperçoit qu’il est la pensée – et il l’est – que l’ « expérimentateur » est l’expérience ? Que faire alors ? Vous comprenez la question ? Le penseur est la pensée et la pensée vagabonde de-ci de-là; et alors le penseur, se figurant être autre chose, affirme: « Il faut que je la maîtrise. » Mais le penseur est-il différent de cette chose qu’il appelle pensée ? Et s’il n’y a pas de pensée, y a-t-il un penseur ?

Que se passe-t-il quand le penseur s’aperçoit qu’il est la pensée ? Que se passe-t-il véritablement quand le penseur est la pensée, de même que l’ « observateur » est la chose observée ? Que se passe-t-il ? Dans un tel état il n’y a pas de séparation, pas de division, et par conséquent pas de conflit; et plus n’est besoin de contrôler ni de mouler la pensée. Que se passe-t-il alors ? La pensée continue-t-elle à vagabonder ? Avant, il y avait un contrôle de la pensée, une concentration, il y avait un conflit entre le « penseur » se proposant de contrôler la pensée, et la pensée errant dans tous les sens. C’est là ce qui se passe tout le temps pour nous tous. Et puis, tout à coup, il y a une subite illumination par laquelle on aperçoit que le « penseur » est la pensée – c’est une réalisation, ce n’est pas une affirmation verbale, c’est un mouvement réel. Que se passe-t-il alors ? Y a-t-il encore cette pensée qui vagabonde ? Quand l’ « observateur » se prend pour autre chose que sa pensée, alors il se propose de la censurer; il peut alors dire: « Ceci est une pensée juste ou une pensée injuste », ou « la pensée vagabonde, il me faut la contrôler ». Mais quand le penseur réalise qu’il est lui-même la pensée, y a-t-il encore vagabondage ? Regardez en vous-mêmes, messieurs, n’acceptez pas ce qui est dit mais voyez par vous-mêmes. Il y a conflit quand il y a résistance; la résistance est engendrée par le penseur, se figurant qu’il est autre chose que la pensée; mais quand il se rend compte, quand il voit qu’il est lui-même la pensée, il n’y a plus de résistance – et il ne s’ensuit pas que la pensée vagabonde dans tous les sens suivant sa fantaisie, bien au contraire.

Alors toute cette notion du contrôle et de la concentration subit un immense changement; l’esprit devient toute attention, quelque chose d’entièrement différent. Quand une fois on a compris la nature de l’attention, qu’elle peut se porter sur un foyer, on comprend qu’elle est entièrement différente de la concentration, laquelle implique exclusion. Vous allez alors demander: « Puis-je faire quoi que ce soit sans concentration ? » La concentration n’est-elle pas nécessaire si je veux accomplir quelque chose ? Mais ne pouvez-vous pas faire quelque chose grâce à l’attention – qui n’est pas concentration.

L’ « attention » implique être présent, c’est-à-dire écouter, entendre, voir, avec tout votre être, avec votre corps, avec vos nerfs, avec vos yeux, avec vos oreilles, votre esprit, votre cœur, totalement. Et dans cette attention totale – où il n’y a pas de division – vous pourrez faire tout ce que vous voudrez; dans une telle attention on ne rencontre pas de résistance. Puis se pose la question suivante: l’esprit, qui comprend le cerveau – le cerveau qui est conditionné, qui est le résultat de milliers et de milliers d’années d’évolution, le cerveau où s’emmagasinent les trésors de la mémoire – peut-il être calmé ? Quand l’esprit tout entier est apaisé, silencieux, alors seulement il peut y avoir une perception, une vision claire, dans un esprit dégagé de toute confusion. Comment peut-il être tranquille, silencieux ? Je ne sais pas si vous avez jamais constaté par vous-même qu’en regardant un très bel arbre, un nuage plein de splendeur et de lumière, il vous faut regarder d’une façon complète, silencieuse, autrement vous ne regardez pas directement, vous regardez ayant en vous une image quelconque teintée de plaisir, un souvenir d’hier et vous ne regardez pas vraiment, vous regardez l’image plutôt que le fait.

On se demande donc si l’esprit dans sa totalité, cerveau compris, peut être complètement immobile ? Des gens se sont posé cette question – des gens véritablement très sérieux – ils n’ont pas pu la résoudre, ils ont usé de procédés, ils ont dit que l’esprit peut être apaisé par une répétition de paroles. Vous y êtes-vous jamais essayés – répétant « Ave Maria », ou ces paroles sanscrites que certaines gens nous ont amenées des Indes, des mantras – une répétition de certaines paroles destinées à calmer l’esprit ? Si vous répétez n’importe quel mot, peu importe lequel, faites-en quelque chose de rythmé – Coca-Cola, ou autre chose – répétez-le souvent, vous verrez que votre esprit s’apaise; mais c’est un esprit émoussé, ce n’est pas un esprit sensitif, en éveil, actif, vivant, passionné, intense. Un esprit terne peut affirmer: « J’ai passé par une expérience transcendantale immense »; il ne fait que se tromper lui-même.

Ce n’est donc pas par la répétition de paroles, ni en prenant des mesures de contrainte que l’on y parviendra; l’esprit a été le jouet de trop de procédés pour être réduit au calme; et cependant on sent profondément en soi-même que quand l’esprit est apaisé, silencieux, alors tout est accompli, alors il y a une perception véritable.

Donc, comment l’esprit, cerveau compris, peut-il être complètement silencieux ? Les uns vous diront: « Respirez comme il le faut, aspirez profondément », autrement dit: « Augmentez la teneur en oxygène de votre sang »; un petit esprit misérable qui se met à respirer très profondément, jour après jour, peut parvenir à un calme relatif; mais il demeure ce qu’il était, un petit esprit misérable. Ou bien par l’exercice du yoga ? Encore une fois tout cela implique bien des choses. Yoga signifie habileté dans l’action, et non pas simplement la mise en pratique de certains exercices pour maintenir le corps dans un état de santé, de force, de sensitivité. Ceci comprend une juste alimentation, ne pas bourrer le corps d’une masse de viande et ainsi de suite (mais laissons cela de côté, vous êtes probablement tous des mangeurs de viande). L’habileté dans l’action exige une grande sensitivité du corps, une légèreté, une alimentation juste, n’obéissant pas aux ordres de votre langue ni de vos habitudes.

Dès lors que faire ? Cette question, qui la pose ? On voit très clairement que nos vies sont désordonnées intérieurement et extérieurement; et cependant un ordre est nécessaire, un ordre aussi rigoureux que l’ordre mathématique; et celui-ci ne peut prendre naissance que par une observation du désordre, et non pas en faisant des efforts pour se conformer à une planification de ce que d’autres ou vous-même ont considéré comme étant ordre. En voyant, en prenant connaissance du désordre, c’est ainsi que surgit l’ordre. On peut voir aussi qu’il est besoin d’un esprit extraordinairement calme, sensitif, en éveil, dégagé de toute habitude physique ou psychologique; et comment parvenir à un tel état ? Qui pose cette question ? La question est-elle posée par cet esprit qui bavarde, cet esprit qui sait tant de choses ? Mais n’a-t-il pas appris une nouvelle chose, laquelle est: « Je ne peux voir très clairement que quand je suis silencieux et, par conséquent, il faut que je le sois. » Il se dit ensuite: « Comment être silencieux ? » Mais une telle question est assurément fausse en elle-même; dès l’instant où l’on exprime l’idée de « comment », cela implique la recherche d’un système, détruisant par là la chose même que l’on examine; autrement dit: comment l’esprit peut-il être entièrement calme – non pas par l’effet de mesures mécaniques ou contraignantes ? Un esprit qui n’est pas contraint au silence est extraordinairement actif, sensitif, éveillé. Mais dès que vous demandez « comment », il y a division qui sépare l’observateur de la chose observée.

Dès l’instant où vous vous rendez compte qu’il n’existe aucune méthode, aucun système, aucun mantram, aucun instructeur, rien au monde qui puisse vous aider à être silencieux; quand vous voyez cette vérité, que seul l’esprit silencieux est capable de voir, alors de lui-même il le devient. C’est comme quand on voit un danger et qu’on l’évite; de la même façon, quand on voit que l’esprit doit être complètement silencieux, il l’est.

Maintenant la qualité de ce silence a de l’importance. Un très petit esprit peut être très calme, il dispose d’un petit espace au sein duquel il peut l’être; mais ce petit esprit avec son petit calme est la chose la plus mortellement pernicieuse qui soit – vous savez ce que c’est. Tandis qu’un esprit dont l’espace est sans limite possède ce calme, ce silence, il n’y a pour lui aucun centre, aucun « moi », aucun « observateur », il est entièrement différent. Dans un tel silence il n’y a pas d’ « observateur » du tout; une telle qualité de silence règne sur un vaste espace, il est activité intense, il n’a pas de frontière; et l’activité de ce silence diffère en tous points d’une activité centrée sur elle-même. Si votre esprit a parcouru cette distance (et elle n’est pas tellement considérable parce que la « chose » est toujours là si vous savez comment regarder), alors peut-être que cette chose recherchée par l’homme à travers les siècles, Dieu, la vérité, l’immensurable, cette chose qu’on ne peut pas nommer, cette chose qui est au-delà du temps, elle est là – sans que vous l’ayez invitée, elle est là. Un tel homme est véritablement béni, pour lui il y a vérité et extase.

Voulez-vous que nous discutions de tout ceci, que nous posions des questions. Vous pourriez me dire: « Quelle valeur tout cela peut-il bien avoir dans ma vie quotidienne ? » – « Il me faut vivre, aller au bureau, il y a ma famille, mon patron, la concurrence – et que faire de tout ceci ? » Vous ne vous la posez pas, cette question. Si vous vous la posez, c’est que vous n’avez pas suivi tout ce qui a été dit ce matin. La méditation n’est pas une chose étrangère à la vie quotidienne; n’allez pas vous retrancher dans un coin de votre chambre pour méditer pendant dix minutes, et en sortir ensuite pour agir comme un boucher – métaphoriquement ou littéralement. La méditation est une des choses les plus graves; on la pratique toute la journée, au bureau, dans la famille, quand vous dites à quelqu’un: « Je vous aime », et quand vous contemplez vos enfants, quand vous les élevez pour devenir des soldats, pour tuer, pour être nationalisés, pour vénérer un drapeau, pour se laisser prendre au piège de ce monde moderne; observez tout cela, constatez-le, la part que vous en prenez, tout cela fait partie de la méditation. Et quand vous méditerez ainsi, vous y trouverez une extraordinaire beauté; vous agirez avec justesse à chaque instant; et si par hasard, à un certain moment, vous n’agissez pas avec justesse, cela n’a pas d’importance, vous reprendrez le fil après – et vous ne perdrez aucun temps à vous laisser aller à de vains regrets. La méditation fait partie de la vie et n’est pas quelque chose d’un autre ordre.

Question – Pouvez-vous nous parler de la paresse ?

Réponse – La paresse – et tout d’abord où est le mal ? Ne confondons pas la paresse avec le loisir. La plupart d’entre nous, malheureusement, sommes paresseux, enclins à l’indolence, et alors nous nous fouettons pour nous forcer à une activité – et nous devenons plus paresseux que jamais. Plus je dresse de résistance contre ma paresse, plus je suis paresseux. J’observe ma paresse le matin quand je me lève, me sentant terriblement indolent, me refusant à faire tant de choses qui m’attendent. Pourquoi mon corps est-il devenu paresseux ? – Peut-être ai-je trop mangé, je me suis laissé aller à des abus sexuels, j’ai fait hier tout ce qu’il faut pour alourdir et amortir mon corps; et alors celui-ci dit: « Pour l’amour de Dieu laissez-moi tranquille encore un petit peu »; on veut le fouetter, le contraindre à l’activité, mais sans rien changer à sa manière de vivre, et on prend une pilule pour se stimuler à plus d’activité. Mais si l’on veut bien observer de près, on verra que le corps a sa propre intelligence; il faut beaucoup de pénétration pour sentir l’intelligence du corps. On le force, on le pousse; on est habitué à manger de la viande, à boire, à fumer, vous savez tout ce qui s’ensuit, et alors le corps lui-même perd sa propre intelligence organique, intrinsèque. Pour lui permettre d’agir avec intelligence, l’esprit doit être lui-même intelligent et ne pas se permettre d’intervenir dans les activités du corps. Essayez et vous verrez qu’alors la paresse prend un tout autre visage.

Il y a aussi la question des loisirs. Il y a de plus en plus de loisirs pour tout le monde, plus particulièrement dans les sociétés riches. A quoi consacrer ces loisirs ? – cela devient un problème. Nous nous octroyons plus de divertissements, plus de cinémas, plus de télévision, de livres, de bavardages, de courses en bateau, de parties de cricket: vous savez, on se lève, on sort et on remplit le temps des loisirs avec toutes sortes d’activités. L’Église vous enjoint de les consacrer à Dieu, d’aller à l’église, de prier, tous ces trucs qu’ils ont toujours pratiqués et qui ne sont qu’une autre forme de divertissement. Ou bien, interminablement, on parle de choses et d’autres. Vous disposez de loisirs: allez-vous vous en servir pour vous tourner vers l’extérieur ou vers la vie intérieure ? La vie n’est pas uniquement vie intérieure; la vie est mouvement, elle est comme la marée qui monte et qui descend. Qu’allez-vous faire de vos loisirs ? Devenir plus instruit, capable de citer des pages entières de livres ? Allez-vous vous mettre à faire des conférences (comme moi, malheureusement), ou bien à pénétrer profondément en vous-même ? Pour pénétrer profondément en soi-même, il faut comprendre l’extérieur. Plus vous comprendrez l’extérieur – non seulement des faits tels que la distance entre ici et la lune, ou telle ou telle connaissance technique, mais les mouvements extérieurs et visibles de la société, les guerres, les nations, cette haine qui règne partout – quand vous comprenez ce qui est extérieur, alors vous pouvez pénétrer très très profondément intérieurement et cette profondeur intérieure est sans limite. Jamais vous n’allez dire: « Je suis arrivé au bout, ceci est l’illumination. » L’illumination ne peut pas vous être donnée par un autre; elle vient quand est comprise la confusion; et pour comprendre la confusion il vous faut la regarder.

Question – Si vous dites que le penseur et la pensée ne sont pas choses séparées; et si l’on se figure que le penseur est séparé et qu’en conséquence on s’efforce de contrôler sa pensée, réveillant ainsi la lutte et la complexité de l’esprit, s’il est vrai que le silence ne peut être trouvé de cette façon-là, alors je ne comprends pas – si le penseur est la même chose que sa pensée – comment cette séparation a pris naissance en premier lieu. Comment la pensée peut-elle se combattre elle-même ?

Réponse – Comment la séparation entre le penseur et sa pensée peut-elle surgir étant donné qu’ils sont une seule et même chose ? En est-il ainsi pour vous ? Est-ce véritablement un fait pour vous que le penseur est sa pensée – ou bien vous figurez-vous que cela devrait être ainsi et, par conséquent, pour vous ce n’est pas une réalité ? Pour vous rendre compte de cela il vous faut beaucoup d’énergie; autrement dit, quand vous voyez un arbre il vous faut avoir une intense énergie pour ne pas sentir cette division entre le « moi » et l’arbre. Pour vous en rendre compte, il vous faut une immense énergie; alors il n’y a pas de division et pas de conflit entre les deux, il n’y a pas lieu d’avoir recours à la contrainte. Mais comme la plupart d’entre nous sommes conditionnés à cette idée que le penseur est différent de la pensée – c’est de là que jaillit le conflit.

Question – Pourquoi nous paraissons-nous si compliqués ?

Réponse – Parce que nous avons des esprits très compliqués, n’est-il pas vrai ? Nous ne sommes pas des gens simples qui regardent les choses simplement; nos esprits sont compliqués et la société évolue, elle devient de plus en plus complexe – tout comme nos esprits. Pour comprendre quelque chose de très compliqué, il faut soi-même être très simple. Pour comprendre quelque chose de très compliqué, un problème très complexe, il faut regarder directement le problème lui-même sans faire intervenir toutes les conclusions, les réponses, les suppositions et les théories. Quand vous le regardez – et sachant que la réponse se trouve dans le problème – votre esprit devient très simple; la simplicité est dans l’observation et non dans le problème qui, lui, peut être complexe.

Question – Comment puis-je voir l’ensemble des choses comme un tout ?

Réponse – Nous avons l’habitude de regarder les choses fragmentairement, de voir l’arbre comme une chose séparée, la femme, le bureau, le chef, tout cela fragmentairement. Comment puis-je voir le monde dont je fais partie d’une façon globale, complète et sans division ? Maintenant, monsieur, écoutez, contentez-vous d’écouter; qui va répondre à cette question ? Qui va vous dire comment regarder – l’orateur ? Vous avez posé cette question et vous attendez une réponse, de qui ? Si la question est véritablement très grave – et je ne dis pas que votre question soit fausse – si la question est véritablement grave, alors quel est le problème ? Le problème est alors: « Je suis incapable de voir les choses globalement, parce que je considère tout par fragments! » Et pourquoi l’esprit considère-t-il toutes choses par fragments, pourquoi ? J’aime ma femme et je déteste mon chef de bureau! Vous comprenez ? Si vraiment j’aime ma femme, il s’ensuit que je dois aimer tout le monde. Non ? N’allez pas dire oui, parce que vous ne le faites pas; vous n’aimez pas votre femme et vos enfants, bien que vous puissiez le prétendre. Si vous aimiez votre femme et vos enfants, vous les éduqueriez autrement, vous en auriez soin, je ne dis pas financièrement, mais d’une autre manière. Ce n’est que quand il y a amour que les divisions cessent d’exister, vous comprenez, monsieur ? Quand vous haïssez il y a division, et dès cet instant vous êtes anxieux, avide, envieux, brutal, violent. Mais quand vous aimez – non pas quand vous aimez avec votre intelligence, l’amour n’est pas un mot, l’amour n’est pas le plaisir – quand vous aimez vraiment, alors le plaisir, la vie sexuelle et ainsi de suite, ont une coloration différente; dans un tel amour il n’y a pas de division. La division paraît avec la peur. Quand vous aimez il n’y a plus de « moi » ni de « vous » ni d’ « eux ». Mais maintenant vous allez dire: « Comment puis-je aimer ? Comment puis-je sentir ce parfum de la vie ? » A cela il n’y a qu’une seule réponse, regardez-vous vous-même, observez-vous vous-même; ne vous frappez pas, mais observez et de cette observation, en voyant les choses telles qu’elles sont, peut-être naîtrez-vous à l’amour. Mais il faut travailler très durement cette besogne d’observation, et non pas en étant indolent, non pas en étant inattentif.

Londres, 23 mars 1969

…………………..

Pour lire les autres textes de « Le vol de l’Aigle » , voir le SOMMAIRE

Source : http://www.messagescelestes-archives.ca
[signoff][/signoff]

Comments are closed.