Krishnamurti – Le vol de l’Aigle (Chapitre IV)

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« L’homme peut-il changer ? »

L’énergie; Gaspillage d’énergie dans le conflit

KRISHNAMURTI - FRERE KNous observons les conditions extérieures qui règnent dans le monde et constatons ce qui s’y passe – révoltes d’étudiants, préjugés de classes, conflit entre les Blancs et les Noirs, guerres, chaos politiques, divisions qu’entraînent les nationalités et les religions. Intérieurement aussi, nous souffrons d’un état de conflit, de lutte, d’anxiété, de solitude, de désespoir, de manque d’amour et de peur. Pourquoi admettons-nous un tel état de choses ? Pourquoi acceptons-nous les conditions morales et sociales, sachant très bien qu’elles sont foncièrement immorales ? Sachant cela dans le fond de nos cœurs – non pas seulement émotionnellement et sentimentalement, mais simplement en regardant le monde et nous-mêmes – pourquoi vivre ainsi ? Pourquoi notre système éducatif ne produit-il pas de vrais êtres humains au lieu d’entités mécaniques dressées à remplir certaines tâches pour, en fin de compte, mourir ? Ni l’éducation ni la science ni la religion n’ont, en aucune façon, résolu nos problèmes.

Nous observons toute cette confusion, mais pourquoi chacun de nous l’accepte-t-il au lieu de briser en nous-mêmes le processus tout entier ? Il me semble que nous avons à nous poser cette question, non pas intellectuellement, dans le but de dénicher quelque dieu, quelque réalisation, quelque bonheur particulier, lesquels inévitablement conduiront à des évasions diverses, mais plutôt en contemplant tout ce tableau dans le calme, avec des yeux qui ne cillent pas, sans émettre aucun jugement, aucun jugement de valeur. Nous devrions nous poser cette question avec une mentalité d’adulte: « Pourquoi vivre ainsi, lutter et mourir ? » Et si nous nous la posons avec sérieux, dans la pleine intention de comprendre, dès cet instant les philosophies, les théories, les hypothèses idéalistes n’ont plus aucune raison d’être. Ce qui importe n’est pas ce qui devrait ni ce qui pourrait être, ni selon quels principes nous devrions vivre, quels devraient être nos idéaux, vers quelle religion ou vers quel gourou nous pourrions nous tourner. Il est évident que toutes ces réactions sont absolument vaines devant cette confusion, cette souffrance, ce conflit sans fin. Nous avons fait de notre vie un champ de bataille où chaque famille, chaque groupe, chaque nation se dresse contre l’autre. Et si vous considérez tout cela, non pas comme une idée, mais comme quelque chose devant quoi vous vous trouvez véritablement, à quoi vous devez faire face, vous allez vous demander: au fond, de quoi s’agit-il ? Pourquoi continuons-nous de vivre ainsi, sans aimer, toujours en proie à la terreur et à la peur jusqu’à l’instant de notre mort ?

Cette question étant posée, qu’allez-vous faire ? Elle n’inquiète pas les gens qui sont installés agréablement à l’abri d’idéaux rebattus, dans une maison confortable, disposant d’un peu d’argent et qui sont, en somme, profondément respectables dans leur traintrain bourgeois. Ceux-là, s’il leur arrive de se poser des questions, y répondent selon leurs satisfactions individuelles. Mais ce problème est un problème très courant, très humain, qui affecte la vie de chacun de nous, les pauvres comme les riches, les jeunes comme les vieux: pourquoi persistons-nous dans cette vie monotone et sans but; aller à notre bureau, travailler dans un laboratoire ou dans une usine pendant quarante années, engendrer quelques enfants, les élever dans l’absurdité, pour finir dans la mort ? Cette question, il me semble que vous devez y faire face de tout votre être, afin de découvrir ce qu’il en est. Vous pourrez dès lors aborder la question suivante: de savoir si l’être humain est capable d’une mutation radicale, fondamentale, lui permettant de voir le monde, un monde neuf avec des yeux différents, un cœur différent, n’étant plus rempli de haine, d’hostilité, de préjugés raciaux, mais avec un esprit clair, imprégné d’une immense énergie.

Ayant vu tout ceci – les guerres, les absurdes divisions qu’engendrent les religions, le mur de séparation levé entre l’individu et la communauté, la famille dressée contre le reste du monde, chaque être humain cramponné à son propre idéal, se divisant en « moi » et « vous », « nous » et « eux » – voyant tout cela à la fois objectivement et psychologiquement, il demeure une question, un problème fondamental qui est de savoir si l’esprit humain, conditionné comme il l’est, est susceptible de changer. Non pas de se trouver transformé dans quelque incarnation future, ni à la fin de sa vie, mais de changer radicalement tout de suite, de connaître une nouvelle fraîcheur, une nouvelle jeunesse, une nouvelle innocence, d’être dégagé de tout fardeau. Il peut dès lors espérer savoir ce que cela signifie que d’aimer et de vivre en paix. Selon moi, c’est là le seul et unique problème. Celui-ci étant résolu, tout autre problème économique et social, tous ces conflits qui conduisent à la guerre prendront fin, et nous aurons une société différemment structurée.

Le problème est donc de savoir si l’esprit, le cerveau et le coeur sont capables de vivre comme pour la première fois, dans la fraîcheur et l’innocence, sans avoir subi de contamination, sachant ce que cela signifie que de vivre heureux, dans l’extase et dans un profond amour.

Vous savez, il y a un certain danger à écouter et à se complaire à des questions purement rhétoriques; or ceci n’est pas du tout une question rhétorique, il s’agit de notre vie même. Les mots et les idées ne nous intéressent pas. La plupart d’entre nous se laissent prendre à leurs pièges, ne s’étant pas rendu compte que jamais le mot n’est l’objet, que jamais la description n’est la chose décrite. Et si, pendant ces cinq causeries, nous pouvions nous efforcer d’approfondir ce grand problème, de constater comment l’esprit humain – comprenant comme il le fait le cerveau, le cœur et le mental – a été conditionné au cours des siècles par la propagande, la peur et d’autres influences, nous pourrions alors nous demander si un tel esprit est capable de subir une transformation radicale. Elle permettrait aux hommes de vivre paisiblement dans le monde entier, dans un monde de grand amour, d’extase, ayant réalisé ce qui est au-delà de toutes les mesures du nôtre.

Voici notre problème, de voir si l’esprit, accablé par la mémoire, les traditions, est susceptible, sans effort, sans lutte, sans conflit, d’allumer en soi la flamme du changement et de brûler toutes les scories du passé. Ayant posé la question – et je suis sûr que toute personne sérieuse et grave le fait – par où allons-nous commencer ? Par un changement, devant s’effectuer dans le monde extérieur de l’administration, dans les structures sociales ? Ou bien commencerons-nous par le monde intérieur, c’est-à-dire le monde psychologique ? Allons-nous observer le monde extérieur avec toute sa science technique, les merveilles accomplies par l’homme dans le domaine scientifique, est-ce par là que nous allons tenter de susciter une révolution ? Cela aussi l’homme s’est efforcé de le faire. Il a dit: « Si vous changez de fond en comble les choses extérieures (et c’est ce qu’ont fait toutes les révolutions sanglantes de l’histoire) l’homme alors changera, et il pourra vivre heureux. » Les communistes et d’autres révolutionnaires ont affirmé: « Établissez l’ordre extérieur et l’ordre intérieur s’ensuivra. » Ils ont dit aussi que l’ordre intérieur importe peu, ce qui importe c’est un ordre dans le monde tangible – un ordre idéal, une utopie, et au nom d’un tel idéal on a massacré des millions d’hommes.

Commençons donc par le monde intérieur, psychologique. Ceci ne signifie pas que vous permettrez à l’ordre social actuel, avec tous ses abus et dans toute sa confusion, de demeurer tel qu’il est. Mais existe-t-il un mur de division entre l’intérieur et l’extérieur ? Ou bien n’y a-t-il qu’un seul mouvement comprenant l’intérieur et l’extérieur, non pas comme deux éléments séparés, mais comme faisant partie d’un unique mouvement ?

Il me semble qu’il est très important, si nous devons établir entre nous une communication autre que verbale – parlant anglais comme une langue que nous connaissons tous, utilisant les mots que nous comprenons – de faire appel à une autre sorte de communication; parce que nous allons approfondir des choses graves et sérieuses, et il faut qu’il y ait entre nous une communication intérieure dépassant celle qui se traduit par les seuls mots. Il faut qu’il y ait communion; cela implique que nous sommes tous deux profondément concernés, que nous avons le souci de ce problème et que nous l’abordons avec une sorte d’affection, nous proposant de le pénétrer à fond. Il faut donc qu’il y ait non seulement une communication verbale, mais encore une profonde communion où il n’est plus question d’être en accord ou en désaccord. Cette question d’être d’accord ou non ne devrait jamais se poser, parce que nous ne sommes pas en train de manipuler des idées, des opinions, des concepts ou des idéaux – il s’agit pour nous du problème d’une mutation humaine. Là, ni votre opinion ni la mienne n’ont aucune valeur. Si vous dites par avance qu’il est impossible de changer l’être humain, qu’il est tel qu’il a été pendant des milliers d’années, vous êtes déjà bloqués, vous n’avancerez plus, vous ne commencerez pas à explorer ou a mettre en question. Mais si par ailleurs vous vous contentez de dire que c’est possible, sans plus, vous vivez dans un monde de possibilités et non pas de réalités.

Il faut donc aborder cette question sans prétendre que l’homme est susceptible de changer ou non. Il faut l’aborder avec un esprit neuf, avide de comprendre et assez jeune encore pour examiner et explorer. Nous devons instaurer non seulement une communication claire et verbale, mais il faudrait qu’existent une communion entre l’orateur et vous-même, un sentiment d’amitié et d’affection né de ce que nous nous intéressons profondément à la même chose. Quand un mari et une femme sont profondément concernés par leurs enfants, ils mettent de côté toutes leurs opinions, leurs préférences et leurs aversions particulières, parce que c’est l’enfant qui les intéresse. Et une telle préoccupation comporte une grande affection, et une action qui n’est pas dirigée par des opinions. De même, il faudrait qu’existe ce sentiment de communion profonde entre vous-même et l’orateur, nous permettant d’aborder de face le même problème, avec la même intensité et au même instant. Alors seulement nous pourrons établir cette communion qui est seule capable de donner naissance à une profonde compréhension.

Donc, voici la question: comment l’esprit, lourdement conditionné comme il l’est, peut-il changer radicalement ? J’espère que vous vous posez cette question à vous-même, parce que s’il n’existe pas de moralité autre que la moralité sociale, pas d’austérité autre que celle prônée par le prêtre avec sa violence et sa dureté; et, à moins qu’il n’y ait un ordre profond en nous-mêmes, cette recherche de la vérité, de la réalité, de Dieu – de tout ce que vous voudrez l’appeler – est sans portée aucune. Peut-être que ceux d’entre vous qui êtes venus ici pour découvrir comment il est possible de réaliser Dieu ou de passer par une profonde expérience pleine de mystère, peut-être seront-ils déçus; parce que, à moins d’avoir un esprit neuf, plein de fraîcheur, des yeux capables de discerner le vrai, vous ne pouvez absolument pas comprendre ce qui est vrai, l’immensurable, l’ineffable.

Si vous vous contentez de désirer des expériences plus profondes et plus vastes, et que vous continuez à vivre d’une vie vaine et vulgaire, vous aurez alors des expériences sans aucune valeur. Il nous faudra approfondir ceci ensemble et vous allez trouver cette question très complexe parce qu’elle implique beaucoup de choses. Pour comprendre il faut qu’il y ait liberté et énergie; nous devons tous avoir ces deux choses – une grande énergie et la liberté d’observer. Si vous êtes liés à une certaine croyance, attachés à un certain idéal utopique, vous n’êtes évidemment pas libres de regarder.

Il existe donc cet esprit complexe, conditionné à être catholique ou protestant, recherchant sa sécurité, lié ou entravé par l’ambition et la tradition. Pour celui qui est aussi superficiel – sauf en ce qui concerne le champ de la technique – c’est une chose merveilleuse que d’aller dans la lune. Mais ceux qui ont construit les engins spatiaux mènent leur propre petite vie mesquine, jalouse, ambitieuse, anxieuse, et leurs esprits sont conditionnés. Et nous demandons si de tels esprits peuvent être complètement affranchis de tout conditionnement, afin de connaître un genre de vie totalement différent. Pour le découvrir, il faut qu’il y ait liberté dans l’observation et que celle-ci ne parte pas d’un point de vue chrétien, hindou, hollandais, allemand, russe ou quoi que ce soit d’autre. Pour observer très clairement il faut qu’il y ait liberté et ceci implique que l’observation même est action. L’observation même entraîne une révolution radicale. Et pour être capable d’une telle observation, il faut une intense énergie.

Nous nous proposons donc de découvrir pourquoi les êtres humains ne connaissent pas cette énergie, cet élan, cette intensité vers le changement. Ils ont des réserves inépuisables d’énergie quand il s’agit de se quereller, de se massacrer, de diviser le monde, d’aller dans la lune; pour tout cela ils ont toute l’énergie voulue. Mais il semblerait que leur manque celle qu’il faudrait pour se changer eux-mêmes radicalement. Et nous nous demandons par conséquent pourquoi cette carence dans l’énergie ?

Devant une telle question je me demande quelle sera votre réaction ? Nous avons dit: l’homme a l’énergie voulue pour haïr; quand il y a une guerre, il combat, quand il veut se fuir lui-même il en a la force – il agite des idées, il se distrait, il adore ses dieux, il boit. Quand il est à la poursuite du plaisir sexuel ou autre, il consacre beaucoup d’énergie à l’obtenir. Il a l’intelligence qu’il faut pour se rendre maître de son entourage, pour vivre au fond des mers ou dans les cieux – pour tout ceci il a l’énergie vitale voulue. Mais apparemment il n’a pas celle qu’il faudrait pour changer en lui-même la moindre petite habitude. Pourquoi ? Parce que cette énergie se dissipe en conflits intérieurs. Nous ne cherchons pas ici à vous persuader, à faire de la propagande, à remplacer de vieilles idées par des nouvelles. Nous cherchons à découvrir, à comprendre.

Voyez-vous, nous nous rendons compte qu’il nous faut changer. Prenons par exemple la violence et la brutalité – ce sont là des faits, les êtres humains sont brutaux et violents; ils ont construit une société qui est violente, malgré tout ce qu’ont pu dire les religions qui parlent de l’amour du prochain ou de l’amour de Dieu. Ce sont là simplement des rêveries sans aucune valeur, parce que l’homme demeure brutal, violent, égoïste. Puis, étant brutal, il invente de toutes pièces un opposé, à savoir la non-violence. S’il vous plaît, approfondissons ce point ensemble.

L’homme s’efforce constamment de devenir non-violent. Il y a donc un conflit entre ce qui existe qui est la violence, et ce qui devrait être à savoir la non-violence. Entre les deux s’établit un conflit, et une telle situation est l’essence même de l’énergie gaspillée. Tant que persistera cette dualité entre ce qui est et ce qui devrait être – l’homme s’efforçant de devenir quelque chose de différent, faisant des efforts pour atteindre à « ce qui devrait être » – ce conflit sera cause d’un gaspillage d’énergie. Tant qu’existe ce conflit entre les opposés, l’homme n’a pas assez d’énergie pour changer. Mais quel besoin est-il d’un opposé quelconque, la non-violence, l’idéal ? L’idéal est sans réalité, il est sans aucune portée, il ne fait que conduire à différentes manifestations d’hypocrisie; on est violent et on fait semblant de ne pas l’être. Ou bien, si vous dites que vous êtes un idéaliste et qu’en fin de compte vous allez devenir paisible, c’est une excuse, un faux semblant, parce que vous mettrez des années pour dompter votre violence – en fait, vous n’y arriverez peut-être jamais, et entre-temps vous êtes un hypocrite et vous êtes encore violent. Mais si nous pouvons, non par la vertu d’une abstraction mais dans la réalité immédiate, mettre complètement de côté tous les idéaux et ne regarder que le fait – dans le cas présent la violence – alors il n’y a pas d’énergie perdue. C’est là une chose qu’il est très important de comprendre, et ce n’est pas une théorie particulière à l’orateur. Tant que l’homme se débat dans le corridor des opposés, il perd forcément de l’énergie, et par conséquent ne peut pas changer.

Donc, d’un seul souffle, il vous faut balayer toutes les idéologies, tous les opposés. Je vous en prie, regardez la chose à fond et comprenez ce point, parce que ce qui se passe alors est tout à fait extraordinaire. Si un homme en colère s’efforce de ne pas l’être ou semble ne pas l’être, il est dans un état de conflit. Mais s’il se dit: « Je vais observer ce que c’est que cette colère, sans chercher à la fuir, ni à la raisonner », alors il a l’énergie qu’il faut pour la comprendre et y mettre fin. Si nous nous contentons de nourrir l’idée que l’esprit doit être affranchi de tout conditionnement, il demeurera toujours une dualité entre le fait et le « ce qui devrait être ». Tout cela est par conséquent cause d’une déperdition d’énergie. Tandis que si vous vous dites: « Je veux découvrir par quel processus l’esprit est conditionné », c’est comme si vous alliez trouver un chirurgien quand vous êtes cancéreux. Le chirurgien s’intéresse à l’opération, à la destruction de la maladie. Mais si le malade rêve de la vie joyeuse qu’il mènera après, ou s’il se laisse épouvanter à l’idée de l’opération, c’est un gaspillage d’énergie.

Ce qui nous importe, c’est de constater le fait du conditionnement de l’esprit et non pas de se laisser absorber par l’idée qu’il « devrait être libre ». Si l’esprit est inconditionné, il est libre. Nous allons donc découvrir et regarder de très près quelle est la cause du conditionnement, quelles influences lui ont donné naissance, et pourquoi nous l’acceptons. Il y a en premier lieu la tradition qui joue dans nos vies un rôle immense. Selon cette tradition, le cerveau s’est développé pour assurer notre sécurité physique. On ne peut pas vivre sans aucune sécurité, elle est la première exigence animale: qu’il y ait une certaine sécurité physique; il faut disposer d’une maison, d’aliments, de vêtements. Mais nos habitudes psychologiques sont d’utiliser ce besoin de sécurité et entraînent ainsi un chaos intérieur et extérieur. La psyché, structurée par la pensée, ne doit-elle pas aussi disposer d’une sécurité intérieure dans toutes ses relations ? Et c’est alors que commencent nos misères. II faut qu’existe une certaine sécurité physique pour chacun et non pas seulement pour une minorité; mais cette sécurité physique nécessaire à chaque être humain est rendue impossible quand on recherche, quand on tente d’assurer la sécurité psychologique par les nationalités, les religions, les familles. J’espère bien que vous comprenez et que nous avons établi une sorte de communication entre nous.

Donc il y a le conditionnement nécessaire à la sécurité physique, mais dès l’instant où il y a une exigence et une recherche de sécurité psychologique, le conditionnement prend une influence et une force extravagantes. En somme, psychologiquement, dans nos rapports avec les idées, les gens, les objets, nous aspirons à la sécurité, mais la sécurité psychologique existe-t-elle ? Existe-t-il aucune sécurité dans aucun de nos rapports ? Très évidemment non. En l’exigeant on rend impossible la sécurité extérieure. Si je veux me sentir psychologiquement en sûreté, garanti en tant qu’Hindou, m’étayant de toutes les traditions, de toutes les superstitions et de toutes les idées qui s’y rattachent, je m’identifie à une unité plus vaste, et ceci m’est d’un grand réconfort. J’en viens à adorer mon drapeau, ma nation, ma tribu, et à me séparer du reste du monde. Cette division entraîne très évidemment une insécurité physique. Quand je m’incline devant la nation, les coutumes, les dogmes religieux, les superstitions, je m’isole dans ces catégories et j’en suis évidemment amené à ignorer la sécurité physique des autres. L’homme a besoin d’une sécurité physique qui lui est refusée dès l’instant où il recherche une sécurité psychologique. Ceci est un fait, ce n’est pas une opinion – les choses sont ainsi. Quand je recherche la sécurité dans ma famille, auprès de ma femme, de mes enfants, dans ma maison, je m’établis contre le reste du monde, je m’isole nécessairement de toutes les autres familles.

Il est possible de voir très clairement comment débute le conditionnement, comment deux mille années de propagande dans le monde chrétien ont poussé celui-ci à vénérer sa propre culture, et le même phénomène s’est produit en Orient. Ainsi, l’esprit commence à se conditionner lui-même par la propagande, les traditions, le désir de se sentir en sûreté. Mais existe-t-il aucune sécurité psychologique dans nos rapports avec les idées, les gens, les objets ? Si le mot rapport signifie être en contact direct avec les choses, vous méconnaissez ces rapports quand vous n’êtes pas en contact. Si j’ai de ma femme une idée ou une image, je n’ai pas de rapport direct avec elle. Je partage peut-être son lit, mais je suis sans rapport avec elle parce que l’image que je me fais d’elle empêche tout contact direct. Et elle, avec l’idée qu’elle a de moi, rend impossible un rapport direct avec moi. Cette sécurité, cette garantie psychologique que l’esprit recherche sans cesse, existe-t-elle ? Il est évident que si vous observez de près un rapport quelconque, il ne comporte aucune certitude. Dans le cas d’un mari et d’une femme, ou d’un garçon et d’une fille qui se proposent d’établir un rapport ferme, qu’est-ce qui se passe ? Quand le mari ou la femme regarde quelqu’un d’autre, immédiatement surgissent la peur, la jalousie, l’anxiété, les querelles et la haine, et il n’y a aucun rapport permanent. Et pourtant tout le temps l’esprit est assoiffé d’un sentiment de permanence.

Donc, tel est le facteur du conditionnement, par la propagande, les journaux, les revues, l’orateur sur son estrade, et on prend intensément conscience de cette nécessité où nous sommes de ne nous appuyer sur aucune influence extérieure. Vous découvrirez alors ce que cela signifie que de ne pas subir d’influences. Suivez ceci, s’il vous plaît. Quand vous lisez un journal vous subissez une influence consciente ou inconsciente, de même si vous lisez un roman ou n’importe quel livre. Il y a une certaine pression, une tension, une inclination en vous de classer votre lecture dans telle ou telle catégorie. C’est là le but de la propagande. Cela commence dès l’école, et vous passez toute votre vie à répéter ce que d’autres ont dit. Vous êtes par conséquent des êtres humains de seconde main. Et comment un être humain de seconde main pourra-t-il découvrir quelque chose qui soit original, qui soit vrai ? Il est très important de comprendre ce que c’est que le conditionnement, de l’approfondir de fond en comble, et c’est en observant ainsi que vous aurez l’énergie vous permettant de briser tous ces conditionnements qui sont des entraves pour l’esprit.

Peut-être désirez-vous poser des questions et approfondir tout ceci, mais souvenez-vous qu’il est très facile de poser des questions, mais que c’est une des choses les plus difficiles que de poser une question juste. N’allez pas croire que l’orateur se propose de vous empêcher d’en poser. Il faut nous poser des questions, mettre en doute tout ce qui a été dit par n’importe qui, les livres, les théories religieuses, n’importe quoi! Il nous faut mettre en question, douter, être sceptique. Mais nous devons aussi savoir quand il convient de laisser tomber le scepticisme et de poser la question juste, parce que dans cette question même est contenue la réponse. Donc, si vous désirez poser des questions faites-le, je vous prie.

Question – Monsieur, êtes-vous complètement toqué ?

Réponse – Vous demandez à l’orateur s’il est toqué ? Très bien. Je me demande ce que vous entendez par ce mot « toqué »; voulez-vous dire déséquilibré, atteint d’une maladie mentale, plein d’idées bizarres ? Le mot « toqué » implique tout cela. Qui est le juge – vous, moi, un autre ? Non, mais sérieusement, qui va juger ? Celui qui est toqué va-t-il, lui, juger pour dire qui est toqué et qui ne l’est pas ? Si vous jugez que l’orateur est déséquilibré ou non, un tel jugement ne fait-il pas partie de la folie générale de ce monde ? Pour juger quelqu’un, alors que vous ne connaissez rien de lui, sauf sa réputation, l’image que vous avez de lui, si vous jugez conformément à cette réputation et la propagande dont on vous a abreuvé, êtes-vous capable de juger ? Juger implique une certaine vanité; que le juge soit névrosé ou sain d’esprit, il y a toujours en lui une certaine vanité. La vanité est-elle capable de percevoir ce qui est vrai ? Ou bien n’est-il pas besoin d’une grande humilité pour regarder, pour comprendre, pour aimer. Monsieur, c’est une des choses les plus difficiles que d’être sain d’esprit dans ce monde anormal et déboussolé. Être sain d’esprit implique que l’on n’a aucune illusion, aucune image, ni de soi ni d’un autre. Vous dites: « Je suis ceci, je suis cela, je suis grand, je suis petit, je suis bon, je suis noble », toutes ces épithètes appartiennent à l’image que l’on a de soi. Et dès l’instant où l’on a une image de soi, on est, assurément, un peu déséquilibré, on vit dans un monde d’illusions. Et j’ai bien peur que ce ne soit le cas pour la plupart d’entre nous. Quand vous dites que vous êtes Hollandais – pardonnez-moi de le dire, vous n’êtes pas tout à fait équilibré. Vous vous séparez, vous vous isolez, comme le font d’autres quand ils se prétendent hindous. Toutes ces divisions nationalistes, religieuses, leurs armées, leurs prêtres, tout cela indique un état de déséquilibre mental.

Question – Peut-on comprendre la violence sans s’inquiéter de son opposé ?

Réponse – Quand l’esprit désire demeurer dans sa violence il invente un idéal de non-violence. Voyez, c’est très simple. Je veux demeurer dans ma violence, c’est ce que je suis, ce que sont les êtres humains, brutaux. Mais il y a une tradition vieille de dix mille ans qui dit: « Cultivez la non-violence. » Il y a donc ce fait que je suis violent et la pensée qui dit: « Voyez-vous, il faut être non-violent. » Tel est mon conditionnement. Comment vais-je m’affranchir de mon conditionnement de façon à regarder, à demeurer avec ma violence, à la comprendre, à la pénétrer à fond et en avoir fini avec elle pour toujours ? – non seulement au niveau superficiel, mais encore profondément au niveau prétendu inconscient. Comment l’esprit peut-il éviter d’être pris au piège de l’idéal ? Est-ce là la question ?

Je vous en prie, écoutez. Nous ne parlons pas de Martin Luther King ou de M. Gandhi, ou de X, Y, Z. Nous ne sommes pas concernés par ces gens, pas du tout – ils ont leurs idéaux, leurs conditionnements, leurs ambitions politiques et rien de tout cela ne nous intéresse. Nous parlons de ce que nous sommes, vous et moi, les êtres humains que nous sommes. En tant qu’êtres humains nous sommes violents, conditionnés par la tradition, par la propagande, par notre culture, à créer un opposé à cette violence. Nous utilisons cet opposé quand cela nous convient, et quand cela ne nous convient pas nous le laissons de côté. Nous l’utilisons politiquement ou spirituellement de façons diverses. Ce que nous disons maintenant c’est que, quand l’esprit se propose de demeurer avec la violence et de la comprendre de fond en comble, l’habitude et la tradition interviennent pour nous en empêcher. Elles disent: « Il vous faut avoir un idéal de non-violence. » Comment l’esprit peut-il briser avec la tradition, afin de tourner toute son attention vers la violence ? Telle est la question. L’avez-vous comprise ? Il y a le fait que je suis violent et il y a la tradition qui prétend que je ne dois pas l’être. Et maintenant je vais observer, non pas la violence, mais seulement la tradition. Si elle intervient quand je me propose de porter mon attention vers la violence, pourquoi intervient-elle ? Que vient-elle faire là ? Pour le moment mon propos n’est pas de comprendre la violence, mais de comprendre l’intervention de la tradition. Vous avez compris ? J’accorde mon attention à ce point-là, et alors elle n’intervient plus. Donc je découvre pourquoi la tradition joue un rôle si important dans notre vie – la tradition étant l’habitude. Que ce soit l’habitude de fumer ou de boire, ou une habitude sexuelle, ou une habitude dans ma façon de parler – pourquoi vivons-nous dans un monde d’habitudes ? En sommes-nous conscients ?

Sommes-nous conscients de nos traditions ? Si vous n’en êtes pas complètement conscients, si vous ne comprenez pas la tradition, l’habitude, la. routine, alors forcément elles interviendront, elles percuteront l’objet que vous vous proposez de regarder. Il est facile de vivre dans nos habitudes, mais briser avec elles implique bien des choses – je pourrais perdre ma situation. Quand je me propose de briser ces habitudes j’ai peur, parce que vivre dans l’habitude donne un sentiment de sécurité, de certitude, parce qu’autour de moi tout le monde fait de même. Se dresser subitement dans un monde hollandais et dire: « Je ne suis pas un Hollandais » cela donne un choc. Et alors il y a la peur. Si vous dites: « Je suis contre tout cet ordre établi lequel est désordre », on vous rejettera; alors vous avez peur et vous acceptez. La tradition joue un rôle extraordinairement important dans notre vie. Avez-vous jamais essayé de manger un repas différent de celui auquel vous êtes habitué ? Découvrez-le par vous-même et vous verrez comment votre estomac et votre langue se révolteront. Si vous avez l’habitude de fumer, vous continuez à fumer et vous passerez des années à lutter contre cette habitude.

Ainsi l’esprit trouve dans ses habitudes une certaine sécurité, disant: « Ma famille, mes enfants, mes meubles, ma maison. » Et quand vous dites: « Mes meubles », vous êtes ces meubles. Vous riez, mais quand ce meuble particulier que vous aimez vous est enlevé, vous êtes en colère; vous êtes ce meuble, cette maison, cet argent, ce drapeau. Mais vivre ainsi c’est vivre non seulement une vie bête et superficielle, mais vivre dans la routine et l’ennui. Et quand on vit dans la routine et l’ennui par force on a la violence.

Amsterdam, 3 mai 1969

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Source : http://www.messagescelestes-archives.ca

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