Krishnamurti – Le vol de l’Aigle (Chapitre VI)

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« La vie: totalité »

La passion de comprendre: passion sans mobile

KRISHNAMURTI - FRERE KOn s’étonne du manque de passion des êtres humains dans le monde entier. Ils ont soif de puissance, de situations sociales, de divertissements variés: religieux, sexuels et autres, ils sont esclaves d’autres formes de soif. Mais, apparemment, rares sont ceux qui connaissent cette profonde passion tournée vers la compréhension du mouvement de l’existence dans sa totalité, ceux qui ne consacrent pas toute leur énergie à des activités fragmentaires. Le directeur de banque s’intéresse intensément à ses affaires bancaires, l’artiste et le savant se consacrent à leurs intérêts particuliers, mais c’est apparemment une des choses les plus difficiles que de ressentir le désir passionné, intense et durable de comprendre la vie dans sa totalité.

S’agissant d’approfondir cette question de la compréhension totale du processus de vivre, aimer et mourir, nous aurons besoin non seulement d’une efficacité intellectuelle, de sentiments vigoureux, mais bien plus encore d’une grande énergie que seule peut donner la passion. Nous nous trouvons devant un problème immense, compliqué, subtil et profond, il faudra consacrer notre attention tout entière – et c’est bien là ce qu’est la passion – afin de voir et de découvrir par nous-mêmes s’il existe une façon de vivre en tous points différente de notre mode actuel. Pour comprendre tout ceci il faut examiner diverses questions, le processus de la conscience à la fois en surface et dans les couches les plus profondes de la psyché; nous aurons aussi à nous préoccuper de la nature de l’ordre; non seulement l’ordre extérieur et social, mais l’ordre intérieur. Nous aurons à découvrir la signification de la vie, ne lui accordant pas seulement une portée intellectuelle, mais en regardant ce que cela signifie que de vivre. Nous devrons aussi approfondir la question de savoir ce que c’est que l’amour, et ce que cela signifie de mourir. Ces choses doivent être examinées au niveau du conscient et dans les recoins les plus profonds, les plus cachés de l’esprit. Demandons-nous aussi ce que c’est que l’ordre, ce que cela signifie vraiment que de vivre, et si on est capable de mener une vie pleine d’un amour, d’une tendresse, d’une compassion, d’une affection entière et totale. Il faut aussi découvrir par soi-même le sens de cette chose extraordinaire que nous nommons la mort.

Ces choses ne sont pas des fragments, elles sont un mouvement total, la totalité de la vie. Nous ne pourrons jamais comprendre si nous divisons la question en vivre, aimer et mourir – il s’agit d’un seul et unique mouvement. Pour comprendre ce processus de totalité, il faut qu’il y ait énergie, non seulement une énergie intellectuelle mais une énergie résultant d’un sentiment intense, ce qui implique une passion sans mobile et qui, de ce fait, brûle constamment en vous. Nos esprits étant morcelés, nous devrons approfondir cette question du conscient et de l’inconscient, parce que c’est là que toute division – le « moi » et le « non moi », le « vous » et le « moi », le « nous » et le « eux » – commence. Tant qu’existera ce cloisonnement – les nations, les familles, les religions avec leurs influences possessives isolées – il y aura inévitablement des divisions dans la vie. Il y aura la vie quotidienne, son ennui, sa routine et puis ce que nous appelons l’amour, amour contaminé par la jalousie, la possessivité, la dépendance, la domination, il y aura la peur et l’inévitable mort. Allons-nous pouvoir approfondir cette question avec sérieux, non pas théoriquement ni verbalement, mais la creuser véritablement, regardant en nous-mêmes, nous demandant pourquoi existe ce morcellement, cause de tant de souffrances, de confusions, de conflits?

On peut observer très clairement en soi-même les activités de l’esprit superficiel préoccupé de vie quotidienne et de connaissances techniques, scientifiques et acquisitives. On peut se voir dans son bureau plein de l’esprit de compétition, on peut voir le fonctionnement superficiel de son propre esprit. Mais il y a des recoins cachés qui n’ont jamais été explorés parce que nous ne savons pas comment nous y prendre. Quand nous nous proposons de les dévoiler à la lumière d’une compréhension claire, ou bien nous lisons des livres qui traitent de tels sujets, ou bien nous nous mettons à la recherche d’un psychanalyste ou d’un philosophe. Nous ne savons pas comment regarder les choses par nous-mêmes; même si nous sommes capables d’observer l’activité extérieure et superficielle de la vie, nous sommes apparemment incapables de pénétrer dans cette caverne profonde et cachée où se dissimule la totalité du passé. L’esprit conscient avec toutes ses affirmations et ses exigences positives est-il capable de pénétrer dans les couches profondes de notre être? Je ne sais pas si vous avez jamais essayé, mais si vous l’avez fait dans un esprit suffisamment persistant et sérieux, vous aurez découvert par vous-même le vaste contenu du passé, l’héritage racial, le dogmatisme religieux, les divisions; tout est là, caché. Une opinion émise en passant jaillit de toute cette accumulation du passé, laquelle est basée essentiellement sur nos expériences, notre savoir de jadis et toutes les formes diverses de conclusions et d’opinions qui peuvent en résulter. L’esprit peut-il contempler tout ceci, le comprendre, le transcender, de sorte qu’il n’y ait plus aucune division? Ceci est important, parce que nous sommes tellement conditionnés à considérer la vie d’une façon fragmentaire. Tant que persiste cette fragmentation, il y a une soif d’accomplissement – le « moi » désirant s’accomplir, aboutir, concurrencer, être ambitieux. C’est cet aspect fragmentaire de la vie qui nous rend à la fois individualistes et collectifs, centrés sur nous-mêmes et ressentant néanmoins le besoin de nous identifier avec quelque chose de plus grand, tout en restant séparés. C’est cette division profonde qui régit notre conscience, qui fait partie de toute la structure et de toute la nature de notre être, c’est elle qui favorise le cloisonnement de nos activités, de nos pensées et de nos sentiments. C’est ainsi que nous morcelons la vie, que nous morcelons ces choses que l’on appelle aimer et mourir.

Est-il possible d’observer le mouvement du passé qui est l’inconscient? – si toutefois nous pouvons nous servir de ce mot « inconscient » sans lui donner une signification psychanalytique spécialisée. Les profondeurs de l’inconscient sont le passé, et c’est à partir de lui que nous agissons. Ainsi s’établit cette division entre le passé, le présent et l’avenir – qui constituent le temps.

Tout ceci peut paraître assez compliqué, mais il n’en est rien – en réalité c’est très simple si l’on est capable de regarder en soi-même, de s’observer en action, d’observer le fonctionnement de nos opinions, de nos pensées, de nos conclusions. Quand vous vous regardez avec un certain esprit critique, vous pouvez constater que vos actions sont basées sur des modèles, des formules, ou des conclusions nées dans le passé, lesquelles se projettent dans l’avenir sous forme d’idéal, un idéal à partir duquel vous allez agir désormais. Ainsi c’est toujours le passé qui opère avec ses motifs, ses conclusions, ses formules; et ainsi le cœur et l’esprit sont lourdement « chargés » par des souvenirs qui donnent à nos vies leurs formes particulières et entraînent le morcellement. La question se pose donc de savoir si l’esprit conscient est capable de pénétrer l’inconscient assez à fond pour nous permettre de comprendre la totalité de son contenu, à savoir le passé. Ceci exige une capacité critique – non un esprit obstinément critique – il faut que nous soyons en éveil. Quand on est véritablement éveillé, cette division de la conscience globale prend fin. Cette lucidité n’est possible que quand existe une prise de conscience de soi-même dans un esprit critique et dépourvu de tout jugement personnel.

Observer signifie être critique – ne pas utiliser un esprit critique basé sur des jugements, des opinions, mais être en observation, en éveil avec un esprit critique. Mais si cet esprit part d’un point de vue personnel, s’il est faussé par la peur ou par n’importe quel genre de préjugé, il cesse d’être véritablement critique et tombe dans la fragmentation.

Ce qui nous préoccupe aujourd’hui c’est de comprendre le processus dans sa totalité, la vie dans son ensemble, et non pas de nous préoccuper d’un fragment particulier. Il ne s’agit pas de savoir que faire à l’égard d’un problème particulier, d’une activité sociale distincte du processus de la vie dans son entier; mais nous nous efforçons de découvrir ce qu’implique la compréhension de la réalité et si même une telle réalité existe, une telle immensité, une telle éternité. C’est cette perception globale, totale – et aucune perception fragmentaire – que nous examinons. Cette compréhension du mouvement total de l’existence, vue comme une activité unique, n’est possible que lorsque dans notre conscience, les principes, les concepts, les idées, les divisions, « moi » et « non moi », ont pris fin. Si ceci est vu clairement – et j’espère bien que c’est le cas – nous pouvons aller de l’avant et découvrir ce que c’est que de vivre.

Pour nous, le fait de vivre est une activité positive – on agit, on réfléchit, on s’abandonne à un éternel tourbillon, à des conflits, à la peur, à la tristesse, à la culpabilité, à l’ambition, à la concurrence, la soif du plaisir avec sa conséquence inévitable de souffrance, de désirs de réussir. Tout cela nous l’appelons vivre. Et c’est bien là notre vie, coupée par des moments de joie passagère, des moments de compassion sans motif, de générosité gratuite. Rares sont les moments d’extase, de cette félicité qui ne connaît ni le passé ni l’avenir. Mais notre vie de bureau, nos colères, notre haine, notre mépris, nos hostilités, ce à quoi nous donnons le nom de vie quotidienne, nous jugeons que tout cela est extraordinairement positif.

Mais le seul positif véritable c’est la négation du positif. Nier cette soi-disant existence, qui est laide, solitaire, apeurée, brutale et violente, la nier sans rien connaître d’une autre existence, c’est l’action positive entre toutes. Sommes-nous en communication les uns avec les autres? Voyez-vous, c’est être hautement moral que de rejeter complètement la moralité conventionnelle, parce que, ce que nous appelons la moralité sociale, la moralité de la respectabilité, est complètement immoral; nous avons l’esprit compétitif, avide, envieux, nous cherchons toujours à n’en faire qu’à notre tête – vous savez comment nous nous comportons. Et nous appelons tout cela la moralité sociale; les gens religieux parlent d’une morale différente, mais leur vie, toutes leurs attitudes, la structure hiérarchique des organisations religieuses et de la croyance, tout cela est immoral. Rejeter tout cela n’est pas réagir, parce que quand vous réagissez, c’est une nouvelle façon d’être en désaccord et de le manifester par une résistance. Quand vous le rejetez parce que vous l’avez compris, alors surgit la moralité suprême.

Et de même, rejeter la moralité sociale, rejeter notre façon de vivre – nos petites vies mesquines, notre existence, notre vie intellectuelle, nos satisfactions superficielles obtenues par l’accumulation de biens – rejeter tout cela non pas par réaction, mais parce que nous en avons vu la complète stupidité et tout ce que cette façon de vivre a de destructeur; rejeter tout cela c’est vivre. Voir le faux comme étant faux – c’est la vérité.

Qu’est-ce alors que l’amour? Est-il plaisir? Est-il désir? L’amour est-il attachement, dépendance, possession de la personne que vous aimez et que vous dominez? Est-ce amour quand vous dites: « Ceci est à moi et pas à vous, cela m’appartient, j’ai des droits sexuels » – qui impliquent jalousie, haine, colère, violence? Et puis encore, on a partagé l’amour en sacré et profane, c’est une partie de notre conditionnement religieux; tout cela, est-ce de l’amour? Pouvez-vous aimer et être ambitieux? Pouvez-vous aimer votre mari, peut-il prétendre vous aimer s’il est ambitieux? Peut-il y avoir amour, là où il y a concurrence et lutte pour la réussite?

Rejeter tout cela, non seulement intellectuellement ou verbalement, mais le balayer de tout notre être, ne plus jamais être la proie d’aucune jalousie, d’aucune envie, d’aucune ambition, d’aucun désir de surclasser – rejeter tout cela c’est bien certainement de l’amour. Et ces deux façons d’agir ne peuvent jamais aller ensemble. L’homme qui est jaloux, la femme qui est dominatrice, ne savent pas ce que signifie l’amour – ils peuvent en parler, dormir ensemble, se posséder l’un l’autre, dépendre l’un de l’autre pour leur confort, leur sécurité, leur crainte de solitude, mais tout cela ce n’est certainement pas de l’amour. Si ceux qui prétendent aimer leurs enfants parlaient sérieusement, aurions-nous des guerres? Serions-nous divisés en nationalités – ces séparations existeraient-elles? Ce que nous appelons amour est torture, désespoir, sentiment de culpabilité. On identifie en général l’amour au plaisir sexuel. Nous ne voulons être ni prudes ni puritains, nous n’affirmons pas qu’il faut vivre sans plaisir. Quand vous regardez un nuage ou le ciel ou un beau visage, il y a une grande joie. Quand vous regardez une fleur il y a sa beauté – et nous ne rejetons pas la beauté. Mais la beauté n’est pas un plaisir issu de la pensée, c’est la pensée qui ajoute le plaisir à la beauté.

De même, quand nous aimons au cours de notre vie sexuelle, la pensée y surajoute le plaisir, l’image de ce qui a été, la répétition de cette expérience pour le lendemain. Cette répétition est plaisir, elle n’est pas beauté. La beauté, la tendresse, l’amour dans son sens complet n’excluent pas la sexualité. De nos jours tout est permis, le monde paraît avoir subitement découvert la vie sexuelle qui a pris une importance extraordinaire. C’est probablement pour l’homme l’unique évasion qui lui reste, l’unique liberté; partout ailleurs il est bousculé, maltraité intellectuellement et émotivement, violé; dans tous les sens du mot il est un esclave, il est brisé et le seul instant où il dispose d’une certaine liberté c’est au cours de l’expérience sexuelle. Et, dans ce moment de liberté, il trouve une certaine joie et il désire la voir se répéter. Et en tout ceci, où est l’amour? Seul un esprit et un cœur plein d’amour sont capables de voir le mouvement de la vie dans sa totalité. Et dès lors quoi qu’il puisse faire, un homme qui connaît un tel amour est moral, il est vertueux, et tout ce qu’il fait est beau.

Quel est le rôle de l’ordre en tout ceci? – Nous savons que notre vie est désordonnée et confuse. Tous, nous avons soif d’ordre, non seulement dans notre maison, mettant chaque chose à sa place, mais nous désirons également un ordre extérieur dans la société où règne une immense injustice sociale. Nous désirons aussi un ordre intérieur – il faut qu’il y ait un ordre profond, un ordre mathématique. Pouvons-nous établir un ordre en nous-mêmes en suivant un modèle que nous pensons être ordonné? S’il en était ainsi nous serions à comparer le modèle avec le fait, donnant ainsi naissance à un conflit. Ce conflit même n’est-il pas désordre? – et par conséquent il n’y a là aucune vertu. Quand un esprit lutte pour être vertueux, moral, éthique, il résiste et ce conflit même est désordre. Par conséquent, la vertu est l’essence même de l’ordre – bien que ce mot soit mal vu dans nos sociétés modernes. Une telle vertu ne prend pas naissance à la suite d’un conflit dans la pensée, mais seulement quand le désordre est aperçu d’une façon critique, par une intelligence en éveil, une intelligence qui se comprend elle-même. Là règne un ordre complet dans sa forme la plus élevée, et c’est bien la vertu. Et ceci ne peut avoir lieu que quand il y a amour. Puis il y a la question de mourir, que nous avons avec grand soin éloignée de nous, quelque chose qui doit se passer dans l’avenir, dans cinquante ans ou demain. Nous avons peur de cesser d’exister physiquement et d’être séparés des choses que nous avons possédées, ressenties, et pour lesquelles nous avons travaillé – la femme, le mari, la maison, les meubles, le petit jardin, les livres et les poèmes que nous avons écrits ou que nous espérons écrire. Et vous avez peur de lâcher tout cela parce que vous êtes ce mobilier, vous êtes le tableau que vous possédez; quand vous êtes doués pour jouer du violon, vous êtes ce violon. En effet, nous nous sommes identifiés à toutes ces choses – nous sommes ces choses et rien d’autre. Avez-vous jamais regardé le monde sous ce jour? Vous êtes la maison – les volets, la chambre à coucher, le mobilier que vous avez entretenu pendant des années, que vous possédez – c’est là ce que vous êtes. Enlevez tout cela et vous n’êtes plus rien. Et c’est de cela que vous avez peur – de n’être rien. N’est-il pas étrange de constater comment vous passez quarante années à travailler dans le même bureau et quand vous vous arrêtez vous avez une maladie de cœur et vous mourez. Vous êtes le bureau, les dossiers, le directeur ou l’employé, quelle que soit votre position; vous êtes cela et rien d’autre. Et puis vous avez d’innombrables idées sur Dieu, la bonté, la vérité, ce que devrait être la Société – et c’est tout. C’est là ce qui est triste. Se rendre compte par soi-même que l’on est cela, c’est une grande tristesse, mais la plus grande tristesse de tout c’est que vous ne vous en rendez pas compte. Le voir, voir ce que tout cela implique, c’est mourir. La mort est inévitable, tous les organismes physiques doivent prendre fin. Mais nous avons peur de lâcher le passé. Nous sommes le passé, le temps, la souffrance et le désespoir, traversés d’une perception passagère de beauté, d’un épanouissement de bonté ou de tendresse profonde, impression passagère, et non durable. Ayant peur de la mort, nous disons: « Vais-je revivre? » – autrement dit: « Vais-je prolonger la bataille, le conflit, la souffrance, la possession d’objets, l’expérience accumulée? » L’Orient tout entier croit à la réincarnation. Vous aimeriez voir se réincarner ce que vous êtes; mais vous êtes tout ceci, cette pagaille, cette confusion, ce désordre. La réincarnation implique que nous renaîtrons dans une autre vie; par conséquent, ce que vous faites aujourd’hui a la plus grande importance, et non pas votre comportement dans votre prochaine vie – si cela existe. Si vous êtes destinés à renaître, ce qui importe c’est votre façon de vivre aujourd’hui, parce que c’est « aujourd’hui » qui va semer la graine de la beauté ou de la souffrance. Mais ceux qui croient à la réincarnation avec une telle ferveur n’ont pas idée de comment se comporter. S’ils étaient préoccupés de leur comportement, ils ne seraient pas si préoccupés de l’avenir, car la vertu c’est l’attention à aujourd’hui.

Mourir fait partie de vivre. Vous ne pouvez pas aimer sans mourir, mourir à tout ce qui n’est pas amour, mourir à tous les idéaux qui sont les projections de vos propres exigences, mourir au passé, à l’expérience, de façon à savoir ce que signifie l’amour, et par conséquent ce que cela signifie que de vivre. Et ainsi vivre, aimer et mourir sont une seule et même chose, c’est-à-dire vivre d’une façon complète maintenant. Alors il y a une action qui n’est pas contradictoire, entraînant la souffrance et la tristesse; alors vivre, aimer et mourir sont action. Et cette action est ordre. Si nous vivons de cette façon-là – comme nous devons le faire, non pas à des moments isolés mais tous les jours, et à chaque minute – alors nous connaîtrons l’ordre social, alors il y aura unité de l’humanité, les gouvernements s’appuieront sur le travail d’ordinateurs, et non pas sur les activités de politiciens mus par leur conditionnement et leurs ambitions personnelles.

Par conséquent vivre c’est aimer et mourir.

Question – Peut-on être affranchi instantanément et vivre sans conflits ou cela va-t-il nous prendre du temps?

Réponse – Peut-on vivre immédiatement ayant rejeté le passé ou bien cela implique-t-il un certain temps? Est-il besoin du temps pour se débarrasser du passé, et ceci nous empêche-t-il de vivre d’une façon immédiate? Telle est la question. Le passé est comme une caverne cachée, une cave où vous tenez votre vin – si vous avez du vin. Faut-il du temps pour s’en affranchir? Prendre du temps qu’est-ce que cela implique – c’est ce que nous faisons d’habitude. Je me dis: « J’y mettrai du temps, la vertu est une chose qu’il faut acquérir, à laquelle il faut s’exercer quotidiennement. Je vais me débarrasser de ma haine, de ma violence, lentement, graduellement. » C’est ainsi que nous nous y prenons habituellement, tel est notre conditionnement. Et nous nous demandons dès lors s’il est possible de rejeter tout le passé graduellement – en y mettant du temps. Autrement dit, en étant violent « je vais m’en débarrasser graduellement ». Qu’est-ce que cela veut dire « graduellement », « pas à pas »? En attendant je suis violent. Cette idée de se débarrasser de la violence graduellement est une forme d’hypocrisie. Très évidemment, si je suis violent, je ne peux pas m’en débarrasser petit à petit, il faut en finir tout de suite. Puis-je mettre fin à des facteurs psychologiques immédiatement? Vous ne le pouvez pas, si vous acceptez cette idée de vous libérer du passé petit à petit. Mais ce qui importe c’est de voir le fait tel qu’il est maintenant, sans aucune déformation. Si je suis envieux et jaloux, il faut que je le voie par une observation totale, instantanée et non passagère. Je regarde ma jalousie – pourquoi suis-je jaloux? Parce que je me sens seul, la personne dont je dépendais m’a quitté et subitement je me trouve devant mon propre vide, mon isolement et de cela j’ai peur et, par conséquent, je dépends de vous. Et si vous vous détournez, je suis en colère, je suis jaloux. Le fait c’est que je me sens seul, j’ai besoin de compagnie, j’ai besoin de quelqu’un non seulement pour faire ma cuisine, pour me réconforter, pour me donner un plaisir sexuel et tout ce qui s’ensuit, mais parce que fondamentalement je suis seul. Et c’est pour cela que je suis jaloux. Suis-je capable de comprendre cette solitude instantanément? Je ne peux la comprendre que si je l’observe, si je ne la fuis pas – si je suis capable de la regarder, de l’observer pour la critiquer avec une intelligence éveillée, sans me chercher des excuses ou essayer de remplir mon vide ou de trouver un nouveau compagnon. Pour contempler tout ceci il faut qu’il y ait liberté, et quand je suis libre de regarder, je suis affranchi de ma jalousie. Ainsi la perception, la totale observation de la jalousie et son affranchissement, ne sont pas une affaire de temps, mais d’attention totale, d’une lucidité critique, d’une observation dépourvue de choix tournée vers toutes les choses qui surgissent à mesure de leur apparition. Alors il y a libération, non pas dans l’avenir mais tout de suite, de ce que nous appelons la jalousie.

On pourrait en dire autant de la violence, de la colère, de toute autre habitude, que vous fumiez, que vous buviez, que vous abusiez de votre sexualité. Si nous les observons avec la plus grande attention, y accordant la totalité de notre cœur et de notre esprit, nous prenons conscience intelligemment de tout leur contenu; et il y a liberté. Quand cette prise de conscience lucide fonctionne, alors tout ce qui peut se produire – colère, jalousie, violence, brutalité, ombre légère de dissimulation, hostilité, toutes ces choses peuvent être observées instantanément et complètement. En ceci réside la liberté et ce qui fut cesse d’exister. Par conséquent, le passé ne peut pas être balayé avec le temps. Le temps n’est pas le chemin qui mène à la liberté. Cette idée d’une libération graduelle n’est-elle pas une certaine forme d’indolence, d’impuissance à agir instantanément quand elle surgit? Dès l’instant où vous avez cette faculté étonnante d’observer chaque chose clairement à mesure qu’elle se produit, quand vous donnez tout votre esprit et tout votre cœur à cette observation, le passé cesse d’exister. Par conséquent, le temps et la pensée ne mettent pas fin au passé, parce que le temps et la pensée sont le passé.

Question – La pensée est-elle un mouvement de l’esprit? La lucidité est-elle une fonction d’un esprit immobile?

Réponse – Comme nous l’avons dit l’autre jour, la pensée est une réaction de la mémoire, comme un ordinateur où vous avez programmé toutes sortes de connaissances. Et quand vous êtes à la recherche d’une réponse, ce qui a été accumulé dans l’ordinateur répond. De la même manière l’esprit, le cerveau, sont le magasin du passé, de la mémoire, et quand un défi leur est adressé ils répondent par la pensée conformément à leurs connaissances, leurs expériences, leurs conditionnements et ainsi de suite. Ainsi la pensée est le mouvement, ou plutôt fait partie du mouvement de l’esprit et du cerveau. Le questionneur voudrait savoir si la lucidité est le silence de l’esprit? Êtes-vous capable d’observer quoi que ce soit – un livre, votre femme, votre prochain, un politicien, un prêtre, un beau visage – sans qu’il s’ensuive aucun mouvement de l’esprit? Les images que vous avez de votre femme, de votre mari, de votre voisin, votre connaissance d’un nuage ou d’un plaisir, tout cela intervient, n’est-ce pas? Et dès qu’il y a intervention d’une image d’aucune espèce, subtile ou trop évidente, il n’y a plus d’observation, il n’y a plus de lucidité réelle et entière, il n’y a plus qu’une prise de conscience, une lucidité partielle. Pour qu’il y ait observation claire, il faut qu’aucune image n’intervienne entre l’observateur et la chose observée. Quand vous observez un arbre, êtes-vous capable de le regarder sans qu’intervienne votre connaissance de cet arbre en termes botaniques, sans aucune connaissance du plaisir ou d’un certain désir en ce qui le concerne? Pouvez-vous le regarder si complètement que l’espace entre vous – l’observateur – et la chose observée disparaisse? Cela ne signifie pas que vous devenez l’arbre! Mais quand cet espace disparaît, l’observateur cesse d’exister, et ne demeure plus que l’objet. Dans une telle observation il y a perception, on voit la chose avec une vitalité extraordinaire, la couleur, la forme, la beauté d’une feuille ou du tronc; et quand le centre du « moi » qui observe n’existe pas, vous êtes en contact intime avec l’objet de votre observation.

Il y a un mouvement de la pensée qui fait partie du cerveau et de l’esprit, quand il y a une provocation à laquelle la pensée doit répondre. Mais pour découvrir quelque chose de neuf, quelque chose que l’on n’a encore jamais regardé, il faut qu’existe cette intense attention qui ne connaît aucun mouvement. Ceci n’est pas quelque chose de mystérieux ni d’occulte à quoi il faut s’exercer pendant des années et des années; cette optique est une complète sottise. Cela se produit quand entre deux pensées vous observez.

Vous savez comment a procédé l’homme qui a découvert l’avion à réaction? Comment c’est arrivé? Il savait tout ce qu’il y avait à savoir du moteur à combustion, il cherchait une autre méthode. Pour regarder il vous faut être silencieux; si vous emportez avec vous tout ce que vous savez sur le moteur à combustion, vous ne retrouverez jamais que ce que vous avez appris. Ce que vous avez appris doit rester en sommeil dans le calme – et dès lors vous découvrez quelque chose de neuf. De même pour voir votre femme, votre mari, l’arbre, le voisin, toute la structure sociale qui est désordre, il vous faut silencieusement trouver une nouvelle façon de regarder et par conséquent une nouvelle façon de vivre et d’agir.

Question – Comment pouvons-nous trouver la force qu’il faut pour vivre sans théories ni idéaux ?

Réponse – Comment avez-vous la puissance de vivre avec eux? Où trouvez-vous cette extraordinaire énergie vous permettant de vivre avec ces formules, ces idéaux, ces théories? Vous vivez avec ces formules – où trouvez-vous l’énergie nécessaire? Cette énergie se dissipe incessamment dans le conflit. L’idéal est là-bas, vous êtes ici, et vous vous efforcez de vivre conformément à cela. Ainsi il s’établit une division, il y a conflit et c’est une perte d’énergie. Donc, quand vous apercevez le gaspillage d’énergie, l’absurdité qu’il y a à entretenir des idéaux, des formules, des concepts, donnant ainsi naissance à un état de conflit incessant – quand vous le voyez, vous avez l’énergie de vivre sans cela. Vous avez alors de la force en abondance, parce qu’il n’y a plus de déperdition d’énergie par le conflit. Mais voyez-vous, nous avons peur de vivre ainsi à cause de notre conditionnement. Et nous acceptons cette structure de formules et d’idéaux, comme l’ont fait d’autres avant nous. Nous vivons avec eux, nous acceptons le conflit comme une façon de vivre. Et quand nous voyons tout ceci, non pas verbalement ni théoriquement ni intellectuellement, mais quand nous ressentons de tout notre être l’absurdité qu’il y a à vivre ainsi, nous disposons de l’abondante énergie qui nous vient quand il n’y a pas de conflit du tout. A cet instant vous ne pouvez que faire face au fait et c’est tout. Il y a le fait que vous êtes avide, et non pas un idéal vous interdisant de l’être. C’est là une déperdition d’énergie, mais le fait est que vous êtes possessif, avide et dominateur. C’est là le fait unique, et quand vous y consacrez toute votre attention vous disposez de l’énergie qu’il faut pour le dissiper. Et par conséquent vous pouvez vivre librement sans aucun idéal, sans aucun principe, sans aucune croyance. Voilà ce que signifie mourir et vivre à toutes les choses du passé.

Amsterdam, 11 mai 1969

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Source : http://www.messagescelestes-archives.ca

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