Krishnamurti – Le vol de l’Aigle (Chapitre VIII)

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« Le transcendant »

Pénétrer la réalité. Tradition de la méditation. La réalité et l’esprit silencieux.

KRISHNAMURTI - FRERE KNous avons parlé du chaos qui règne dans le monde, de la grande violence, de la confusion non seulement extérieure mais intérieure. La violence est un résultat de la peur, sujet que nous avons déjà approfondi. Il me semble que nous devons maintenant examiner une question qui peut vous être un peu étrangère et cependant elle est à étudier, et non pas à mettre de côté sous prétexte qu’elle serait chimérique, fantaisiste et ainsi de suite.

Tout au long de son histoire, l’homme – mis en face du fait que sa vie est courte, pleine d’accidents, de tristesse et vouée à l’inévitable mort – a toujours formulé une idée à laquelle on a donné le nom de Dieu. Il s’est rendu compte, comme nous le faisons encore aujourd’hui, que la vie est passagère et il a toujours eu soif de connaître quelque chose de vaste, d’immense, de suprême, quelque chose qui ne soit une émanation ni du mental, ni de nos états émotifs ; il avait soif de connaître, de trouver en tâtonnant, un monde entièrement différent, qui transcende celui-ci, qui soit au-delà de toute souffrance, de toute douleur. Ce monde transcendental, il espérait le trouver en cherchant, en creusant. Il nous faut approfondir cette question de savoir s’il existe ou non une réalité – quel que soit le nom qu’on lui donne – une réalité appartenant à une dimension entièrement différente. Et si l’on prétend la connaître dans ses profondeurs, il faut évidemment se rendre compte qu’une compréhension au niveau verbal ne suffit pas, car jamais la description n’est l’objet décrit, jamais le mot n’est la chose. Pouvons-nous approfondir ce mystère – si mystère il y a – que l’homme s’est toujours efforcé de capter, de pénétrer, de solliciter, de maintenir, d’adorer, à quoi il rêve de se dévouer ?

La vie étant ce qu’elle est – vide, superficielle, une affaire tortueuse et sans grande portée – on s’efforce d’inventer une signification, de lui donner un sens, et pour un esprit habile, rusé, la signification et le but de cette invention seront compliqués. N’y trouvant ni la beauté, ni l’amour, ni le sentiment d’immensité auquel on aspire, on risque de tomber dans le cynisme, de ne plus croire à rien. Il est visiblement assez absurde, illusoire et déraisonnable d’inventer une idéologie, une formule, d’affirmer que Dieu existe ou qu’il n’existe pas, et que la vie n’a pas de sens – ce qui est vrai étant donné notre façon de vivre, elle n’a pas de sens. Mais n’allons pas en inventer un.

Ne pouvons-nous pas avancer ensemble et découvrir par nous-mêmes s’il existe ou non une réalité autre qu’une invention purement mentale ou émotive, autre qu’une évasion! A travers leur histoire les hommes ont toujours affirmé qu’une telle réalité existe ; il faut, disent-ils, s’y préparer, accomplir certaines actions, se discipliner, résister à la tentation sous toutes ses formes, se dominer, maîtriser sa vie sexuelle, se conformer à un modèle établi par une autorité religieuse quelconque, ses saints et ainsi de suite ; ou bien encore, disent-ils, vous devez rejeter le monde, vous retirer dans un monastère, dans une grotte où vous vous proposerez de méditer, de vivre seul, de ne pas être soumis à la tentation. L’absurdité de tous ces efforts est évidente ; il est impossible de s’évader du monde, de « ce qui est », de la souffrance, des distractions, de tout ce que l’homme a édifié dans le domaine scientifique. Et puis les théologies! Très évidemment il faut rejeter toutes les théologies, tous les dogmes. Si l’on élimine ainsi complètement les croyances sous toutes leurs formes, alors il ne subsiste plus aucune peur.

Sachant que la moralité sociale n’en est pas une, qu’elle est immorale, on se rend compte qu’il faut pourtant être intensément moral car, après tout, la moralité n’est pas autre chose que l’établissement de l’ordre en soi-même et extérieurement aussi ; mais cette moralité doit se manifester dans l’action, être un comportement moral réel et non pas une création mentale fictive ou idéale.

Est-il possible d’être discipliné sans avoir recours à la contrainte, aux évasions, aux suppressions ? La racine du mot « discipline » signifie « apprendre », non pas se conformer, se dire le disciple de quelqu’un, imiter ou opprimer, mais apprendre. L’action d’apprendre exige une discipline, une discipline qui n’est pas imposée, qui ne consiste pas à s’adapter à une idéologie quelconque, qui ne se confond pas avec l’impitoyable austérité du moine. Cependant, faute d’une profonde austérité notre comportement dans la vie quotidienne ne peut nous conduire qu’au désordre. On peut voir combien il est essentiel d’avoir en soi-même un ordre total, rappelant l’ordre mathématique, et non pas relatif, comparatif, issu des influences de l’entourage. Le comportement, qui est vertu, doit manifester un ordre total. Un esprit tourmenté, frustré, moulé par son entourage, se conformant à la moralité sociale, est forcément confus ; et un esprit confus est incapable de découvrir ce qui est vrai.

Si l’esprit doit découvrir ce mystère étrange – si toutefois il existe – il doit établir comme base un comportement, une moralité qui ne sont pas ceux de la société, une moralité qui ne connaît aucune espèce de peur et qui est par conséquent libre. Alors seulement – après qu’a été posée cette base solide – l’esprit peut avancer et découvrir ce que c’est que la méditation, cette qualité de silence, d’observation, où l’« observateur » n’existe pas. Si cette base de comportement vertueux ne joue pas son rôle dans notre vie, dans notre action, la méditation n’a que peu de sens. En Orient il y a de nombreuses écoles, de systèmes et de méthodes de méditation – le Zen, le Yoga – qui se sont répandus en Occident. Il faut voir très clairement ce qu’implique cette notion que l’esprit est capable de découvrir la réalité au moyen d’une méthode, d’un système, ou en se conformant à certains modèles, certaines traditions. Il est bien clair que tout ceci est absurde, que cela vienne de l’Orient ou ait été inventé ici. Toute méthode implique conformisme et répétition ; elle implique qu’existe un personnage ayant atteint une certaine illumination et qui dit: faites ceci ou ne faites pas cela. Et nous, dans notre soif d’atteindre cette réalité, nous suivons, nous nous conformons, nous obéissons, nous nous exerçons à ce que l’on nous a dit de faire, jour après jour, comme autant de mécaniques. Un esprit morne dont la sensibilité est émoussée, un esprit dénué de la plus haute intelligence, peut s’exercer à une méthode éternellement, il sera de plus en plus obtus, de plus en plus stupide. Il aura sa propre « expérience », mais, cela, toujours dans le champ de son conditionnement.

Certains d’entre vous avez peut-être été en Orient où vous avez sans doute étudié la méditation. Derrière ces mot se cache toute une tradition. Aux Indes, et à travers toute l’Asie, elle s’est répandue en explosion dans les jours anciens. C’est une tradition qui exerce encore sa puissance sur l’esprit, on a écrit des volumes à ce sujet. Mais n’importe quelle tradition – reliquat du passé – que l’on peut utiliser pour découvrir s’il existe une immense réalité, est évidemment un effort gaspillé. L’esprit doit être libéré de toute forme de tradition ou de sanction spirituelle ; autrement il est privé de l’intelligence dans sa forme la plus haute.

Qu’est-ce donc que la méditation, si elle n’est pas traditionnelle ? – et elle ne peut pas être traditionnelle, personne ne peut vous l’enseigner, vous ne pouvez suivre un chemin particulier et dire: « C’est en suivant ce chemin-là que je vais apprendre la méditation. » Toute la portée de la méditation consiste en ceci, que l’esprit devienne complètement silencieux ; non seulement au niveau conscient, mais encore dans les couches profondes, secrètes, cachées ; dans un calme et un apaisement si complets, si entiers, que la pensée même soit silencieuse et cesse de vagabonder. Un des enseignements traditionnels sur la méditation, ce procédé dont nous parlons, prétend qu’il faut contrôler la pensée ; mais c’est là un point de vue qu’il faut rejeter totalement et pour cela il faut regarder les choses de très près, d’une façon objective et sans émotivité quelconque.

La tradition prétend que vous devez avoir un gourou, un instructeur ; il vous aidera à méditer, il vous dira quoi faire. L’Occident aussi possède sa tradition: prière, contemplation, confession. Mais dans tout enseignement selon lequel il existe quelqu’un d’autre qui sait, alors que vous ne savez pas et que celui qui sait va vous enseigner, vous dispenser l’illumination, en cela sont impliqués l’autorité, le maître, le gourou, le sauveur, le Fils de Dieu et ainsi de suite. Eux savent et vous ne savez pas ; et on vous dit: « Suivez cette méthode, ce système, exercez-vous quotidiennement et en fin de compte vous parviendrez – si vous avez de la chance. » Ceci veut dire que toute la journée vous êtes en lutte avec vous-même, vous efforçant de vous conformer à un modèle, à un système, à supprimer vos propres désirs, vos appétits, votre envie, vos jalousies, vos ambitions. Et alors, en vous, fait rage ce conflit entre ce que vous êtes vraiment et ce que vous devriez être selon le système ; d’où un état d’effort, et l’esprit qui fait un effort ne peut jamais être tranquille, jamais par l’effort l’esprit ne pourra devenir complètement silencieux. Puis la tradition dit: Concentrez-vous afin de dominer vos sentiments. Se concentrer c’est tout simplement résister, élever un mur autour de soi-même, projeter un processus d’orientation exclusif dirigé vers une idée, un principe, une image ou tout ce que vous voudrez. La tradition affirme que vous devez passer par cet état afin de découvrir cette chose que vous désirez. Elle dit aussi qu’il vous faut rejeter toute vie sexuelle et ne pas vous tourner vers ce monde, comme l’ont dit tous les saints qui sont plus ou moins névrosés. Et si vous voyez tout cela clairement – non pas seulement verbalement ou intellectuellement, mais réellement – ce qu’impliquent toutes ces pratiques, et vous ne pouvez le voir que si vous n’êtes pas engagés, si vous êtes capables de regarder les choses objectivement, alors tout cela vous le niez complètement. Il faut le rejeter complètement, parce que l’esprit, du fait même de cette dénudation, devient libre et par conséquent intelligent, éveillé et dégagé des pièges de l’illusion. Pour méditer, au sens le plus profond de ce mot, il faut être vertueux, moral ; il ne s’agit pas ici de la moralité d’un modèle, d’un exercice, de celle qui est issue d’un ordre social, mais d’une moralité qui s’instaure tout naturellement, inévitablement dans la douceur, quand vous commencez à vous comprendre vous-même, quand vous pénétrez profondément en vous-même, quand vous êtes conscient de votre propre pensée, de vos sentiments, de vos activités, de vos appétits, de vos ambitions et ainsi de suite – et cela sans aucune inclination personnelle, vous contentant simplement d’observer. D’une telle observation jaillit l’action juste, totalement autre que le conformisme ou l’action conforme à un idéal. Quand un tel état règne profondément en vous-même, dans sa beauté et son austérité à laquelle toute dureté est complètement étrangère – car la dureté n’existe que là où il y a effort – quand vous avez fait le tour de tous ces systèmes, de toutes ces méthodes, de toutes ces promesses, que vous les avez vus objectivement sans aversion ni prédilection, vous pouvez dès lors les rejeter complètement, et votre esprit se trouve allégé, libéré du passé ; et vous pouvez prétendre découvrir ce que c’est que la méditation.

Faute d’avoir posé la base essentielle vous pouvez vous amuser à méditer, mais cela n’a pas de sens – vous êtes comme ces gens qui vont en Orient. Ils vont trouver un maître quelconque qui leur dit comment s’asseoir, comment respirer, quoi faire, ceci ou cela, puis ils reviennent pour écrire un livre qui n’est qu’une suite de pauvretés. Il faut être son propre instructeur et son propre disciple, il n’existe aucune autorité, il n’existe que la compréhension.

Celle-ci n’est possible que lorsqu’il y a une observation dépourvue de tout centre, l’observateur. Avez-vous jamais cherché à découvrir, observer ou suivre ce que c’est que la compréhension ? Elle n’est pas un processus intellectuel ; elle n’est ni sentiment ni intuition. Quand on dit: « Je comprends quelque chose très clairement », c’est une observation qui surgit d’un silence total – alors seulement il y a compréhension. Quand vous dites: « Je comprends quelque chose », cela signifie que l’esprit écoute dans le plus grand calme, sans être d’accord ou en désaccord ; dans un tel état on écoute complètement – alors seulement se produit une compréhension et celle-ci est action. Il n’y a pas d’abord compréhension et action ensuite, il n’y a qu’un seul mouvement, unique et simultané.

Donc la méditation – ce mot si lourdement chargé par la tradition – consiste à amener sans effort, sans aucune contrainte, l’esprit et le cerveau à leur plus haute capacité, laquelle est intelligence ; cela consiste à être intensément et hautement sensitif. Le cerveau est apaisé ; ce reliquaire du passé, moulé à travers des millions d’années, ce siège d’une agitation incessante et continue – ce cerveau est apaisé, tranquille.

Lui est-il le moins du monde possible, alors qu’il réagit à chaque instant, répondant au stimulus le plus infime, selon son propre conditionnement, lui est-il possible d’être immobile ? Selon la tradition il peut être contraint à l’immobilité par certains systèmes de respiration, en s’exerçant à la lucidité. Mais ceci pose à nouveau la question « qui » est l’entité qui contrôle, qui s’exerce, qui moule le cerveau ? N’est-ce pas la pensée, laquelle affirme: « C’est moi l’observateur et je me propose de contrôler le cerveau et de mettre fin à la pensée» ? La pensée engendre le penseur.

Le cerveau peut-il être complètement immobile ? Cela fait partie de la méditation que de le découvrir, et non pas de se laisser dire comment faire ; personne ne peut nous dire comment faire. Votre cerveau – si lourdement conditionné par vos cultures, toutes les formes d’expérience, ce cerveau qui est l’aboutissement d’une vaste évolution – peut-il demeurer immobile ? Parce qu’autrement tout ce qu’il pourra voir ou ressentir sera déformé, traduit selon son conditionnement.

Quel rôle peut bien jouer le sommeil dans la méditation, et dans notre existence en général ? C’est une question intéressante ; si vous l’avez examinée par vous-même vous aurez pu découvrir bien des choses. Comme nous l’avons dit l’autre jour: les rêves ne sont pas une chose nécessaire. Nous avons dit que l’esprit, le cerveau, doit être complètement éveillé et lucide au courant de la journée – attentif à ce qui se passe à la fois intérieurement et extérieurement, conscient des réactions intérieures qui se produisent vis-à-vis du monde extérieur, avec ses tensions qui suscitent des réactions. Il faut qu’il soit complètement attentif aux suggestions de l’inconscient – et puis, à la fin de la journée, il doit tenu-compte de tout cela. Si vous négligez tout ce qui s’est passé, à la fin de la journée, le cerveau se voit forcé de travailler pendant la nuit alors que vous dormez, afin de mettre de l’ordre en lui-même – tout ceci est évident. Mais si vous l’avez fait, quand vous dormirez, vous allez apprendre une chose entièrement différente, vous apprenez dans une dimension complètement autre ; c’est là un élément de la méditation.

Donc, vous posez la base de votre comportement, là où action est amour. Vous avez rejeté toutes les traditions, laissant votre esprit complètement libre et le cerveau complètement calme. Si vous l’avez fait par vous-même, vous aurez vu que le cerveau peut être calmé non pas au moyen d’un procédé, en prenant une drogue, mais grâce à cette lucidité active et passive qui règne au courant de la journée. Et si vous avez résumé le soir tout ce qui s’est passé et que, par conséquent, vous avez établi en vous-même un état d’ordre, alors pendant le sommeil le cerveau est apaisé, il apprend selon un mouvement complètement différent.

Donc, ce corps tout entier, le cerveau, tout est tranquille, ne subissant aucune déformation ; et c’est alors seulement, s’il existe une réalité, que l’esprit est capable de l’accueillir. Elle ne peut pas être sollicitée, cette chose immense – si toutefois une telle immensité existe, si le transcendental, cette chose que l’on ne peut nommer, existe – mais seul un esprit ainsi apaisé est capable de distinguer ce qui est faux et ce qui est vrai d’une telle réalité. Vous pourrez peut-être dire: « Quels rapports entre tout ceci et la vie courante ? – Il me faut vivre de ma vie quotidienne, aller au bureau, faire la vaisselle, voyager dans un autobus encombré et entendre tout le bruit de ce monde – quels rapports existent entre la méditation et tout ceci ? » Et pourtant, après tout, la méditation c’est la compréhension de la vie, la vie courante dans toute sa complexité, ses tourments, sa tristesse, sa solitude, son désespoir, son désir de célébrité, de réussite, et puis la peur et la convoitise – comprendre tout cela, c’est méditer. Faute de le comprendre, toute tentative de dévoiler le mystère est complètement vide, inutile et fallacieuse. C’est comme une vie désordonnée, un esprit désordonné cherchant à découvrir un ordre mathématique. La méditation plonge en plein dans la vie ; elle ne consiste pas à se réfugier dans un état émotif ou extatique. Il existe une extase qui n’est pas plaisir ; mais celle-ci ne surgit que là où règne cet ordre rigoureux en soi-même, un ordre absolu. La méditation c’est le chemin même de la vie quotidienne – et alors seulement ce qui est impérissable, qui ne connaît pas le temps, alors seulement « cela » peut prendre naissance.

Question – Qui est l’observateur qui prend conscience de ses propres réactions ? Quelle est l’énergie utilisée ?

Réponse – Avez-vous jamais considéré quoi que ce soit sans réaction ? Avez-vous regardé un arbre, le visage d’une femme, une montagne, un nuage ou une lumière se jouant sur l’eau, simplement pour les regarder et sans traduire votre sensation en préférence ou en aversion, en plaisir ou en souffrance – simplement regarder ? Dans une telle observation, si vous êtes complètement attentif, existe-t-il un observateur ? Faites-le, monsieur, ne me demandez pas à moi – et si vous le faites vous découvrirez. Observez les réactions, sans juger, soupeser, déformer, soyez si complètement attentif à chaque réaction que, dans cette attention, vous vous apercevrez qu’il n’existe ni observateur, ni penseur, ni sujet de l’expérience.

Venons-en à la deuxième question: pour changer quoi que ce soit en soi-même, pour susciter une transformation, une révolution dans la psyché, quelle est l’énergie qui est en jeu ? Comment obtenir cette énergie ? Dans notre état actuel nous disposons d’une certaine énergie, mais elle se fait jour dans les états de tension, de contradiction, de conflit ; il y a une énergie dans la lutte entre deux désirs, entre ce que je dois faire et ce que je devrais faire – il y a là beaucoup d’énergie perdue. Mais quand il n’y a aucune contradiction d’aucune sorte, il y a abondance d’énergie. Regardez votre propre vie, regardez-la vraiment, elle est faite de contradictions ; vous aspirez à la paix et il y a quelqu’un que vous haïssez ; vous désirez aimer et vous êtes ambitieux. Ces contradictions engendrent des conflits et des luttes ; et ces luttes sont un gaspillage de force. S’il n’existe plus aucune contradiction, vous disposez de l’énergie suprême qui vous permettra de vous transformer. On demande alors: comment est-il possible que n’existe aucune contradiction entre l’observateur » et la chose « observée », entre l’ « expérimentateur » et « l’expérience », entre l’amour et la haine ? – Toutes ces dualités, comment vivre sans elles ? C’est possible dès l’instant où n’existe que le fait et rien d’autre – le fait que vous haïssez, que vous êtes violent, sans qu’aucune idée ne vienne s’y opposer. Quand vous avez peur vous cherchez a créer un opposé, le courage, lequel est résistance, contradiction, effort et tension. Mais quand vous comprenez à fond ce que c’est que la peur et que vous ne vous évadez pas grâce à un opposé, quand vous consacrez toute votre attention à la peur, alors non seulement elle cesse psychologiquement d’exister mais, en plus, vous disposez de l’énergie nécessaire pour la regarder en face. Ceux de la tradition disent: « Il vous faut disposer de cette énergie, par conséquent ne la dissipez pas dans la sexualité, ne vous laissez pas prendre aux activités de ce monde, concentrez-vous, tournez votre esprit vers Dieu, abandonnez ce monde, ne vous laissez pas tenter » – tout cela dans le but de conserver cette énergie. Mais vous demeurez tel que vous étiez, un être humain doué d’appétits, brûlant intérieurement de pressions sexuelles et biologiques, ayant le désir ardent de faire ceci ou cela, vous contrôlant, vous contraignant et tout ce qui s’ensuit, et, par conséquent, gaspillant votre énergie. Mais si vous vivez avec le fait et rien d’autre – si, étant en colère vous comprenez cette colère au lieu de faire des efforts pour la vaincre, si vous approfondissez la chose, si vous vivez avec elle, demeurez avec elle, y consacrez la plus complète attention, vous vous apercevrez que vous disposez d’une abondance d’énergie. C’est celle-ci qui rend l’esprit clair, le cœur ouvert, et il y a alors abondance d’amour – et non pas d’idées ou de sentiments.

Question – Qu’entendez-vous par extase, pouvez-vous la décrire ? Vous avez dit que l’extase n’est pas le plaisir, que l’amour n’est pas le plaisir.

Réponse – Qu’est-ce que l’extase ? Quand vous contemplez un nuage, la lumière dans ce nuage, il y a beauté. La beauté est passion. Voir la beauté d’un nuage, celle d’un rayon de lumière sur un arbre, pour cela il faut qu’il y ait passion, qu’il y ait intensité. Dans une telle intensité, dans une telle passion, il n’y a aucun sentiment, aucun sentiment de préférence ou d’aversion. L’extase n’est pas personnelle, elle n’est ni la vôtre ni la mienne ; tout comme l’amour qui n’est ni le vôtre ni le mien. Quand il y a plaisir il y a le tien et le mien. Mais quand existe l’esprit méditatif il a sa propre extase V qui ne peut pas être décrite ni exprimée en paroles.

Question – Prétendez-vous qu’il n’existe ni bien ni mal, que toutes nos réactions sont bonnes – est-ce là ce que vous dites ?

Réponse – Non, monsieur, ce n’est pas cela que j’ai dit. J’ai dit: observez votre réaction et ne l’appelez ni bonne ni mauvaise. Dès que vous la nommez bonne ou mauvaise il surgit une contradiction. Avez-vous jamais regardé votre femme – je regrette d’y revenir – sans l’image que vous avez d’elle, cette image que vous avez construite pendant trente années ou plus ? Vous avez d’elle une image et elle en a une de vous. Il y a des relations entre ces images, mais entre elle-même et vous il n’y en a pas. Ces images prennent naissance quand vous n’êtes pas attentif dans vos rapports – c’est l’inattention qui engendre ces images. Êtes-vous capable de contempler votre femme sans condamner, sans évaluer, pour dire qu’elle a tort ou raison, simplement observer sans permettre à vos préjugés d’intervenir ? Vous verrez alors qu’il surgit une action d’un ordre totalement différent, issue d’une telle observation.

Paris, 24 avril 1969

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Source : http://www.messagescelestes-archives.ca
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