Krishnamurti: Puissance et réalisation

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Jiddu Krishnamurti

La première et dernière Liberté

Chapitre XXI

Puissance et réalisation

 

KRISHNAMURTINous voyons qu’un changement radical est nécessaire dans la société, en nous mêmes, dans les relations entre les individus et entre les groupes ; et comment peut-on le susciter? Tout changement provoqué selon un modèle projeté par l’esprit, en application d’un plan rationnel et étudié, demeure dans le champ de la pensée. Par conséquent, tous les projets que l’on conçoit deviennent le but, la vision pour laquelle les hommes sont prêts à se sacrifier et à sacrifier autrui. Si c’est cela que vous préconisez, il s’ensuit que les sociétés humaines sont selon vous des créations de l’esprit, ce qui implique l’imposition d’une conformité, la brutalité, la dictature, les camps de concentration et tout le reste. Lorsque nous rendons un culte à l’intellect, c’est tout cela qui en résulte. Et si je m’en rends compte, si je vois que les disciplines et les censures sont futiles et que les différentes formes de répression ne font que renforcer le « moi » et le « mien », que dois-je faire?

Pour examiner ce problème à fond, nous devons entrer dans la question de ce qu’est la conscience. Je me demande si vous y avez pensé vous-mêmes directement ou si vous vous êtes contentés de consulter des autorités à ce sujet. Je ne sais pas si vous avez compris, par votre propre expérience, par l’étude de vous-mêmes, ce qui est impliqué dans la conscience ; non seulement dans celle de l’activité quotidienne mais aussi dans la conscience plus profonde, plus riche, plus secrète, laquelle est beaucoup plus difficile à atteindre. Si nous voulons réellement nous transformer nous-mêmes, donc transformer le monde et que ce changement suscite une vision, un enthousiasme, une foi, un espoir, une certitude, une impulsion à notre action, n’est-il pas nécessaire de pénétrer dans le problème de la conscience?

Nous voyons aisément ce qu’est la conscience aux niveaux superficiels de l’esprit.

Elle est évidemment le processus même de la pensée. La pensée est le résultat de la mémoire et du langage: elle consiste à nommer, à enregistrer et emmagasiner certaines expériences. À ce niveau, il y a aussi des inhibitions, des impositions, des sanctions, des disciplines. Tout cela nous est familier. Plus profondément, nous trouvons les accumulations de la race, les mobiles secrets, les ambitions collectives et personnelles, les préjugés, bref tout ce qui résulte des perceptions, des contacts et des désirs.

Cette conscience totale, en partie cachée et en partie apparente, est centrée autour de l’idée du « moi », de l’ego.

Lorsque nous parlons de changement, nous entendons généralement un changement au niveau superficiel. Par des résolutions, des conclusions, des croyances, des contraintes, des inhibitions, nous luttons pour l’objectif que nous désirons ardemment atteindre et espérons obtenir le concours des couches les plus profondes de l’esprit qu’il nous semble donc nécessaire de déterrer. Mais il se produit alors un perpétuel conflit entre ces différents niveaux de la conscience. Tous les psychologues, tous ceux qui ont cherché à se connaître sont avertis de ce fait.

Et ce conflit intérieur peut-il produire un changement en nous? Produire ce changement radical, n’est-ce pas la nécessité fondamentale de notre vie quotidienne? Une simple modification des couches superficielles de notre conscience peut-elle suffire?

Est-ce que l’analyse des différentes couches de la conscience, du moi ; est-ce que l’exhumation du passé, de certaines expériences personnelles depuis l’enfance jusqu’à ce jour ; est-ce que la recherche en moi-même des expériences de mon père, de ma mère, de mes ancêtres, de ma race ; est-ce que l’examen de mon conditionnement tel que le détermine la société où je vis, peuvent produire un changement qui ne soit pas un simple ajustement?

J’ai le sentiment – et vous l’avez certainement aussi – qu’un changement en nos vies est indispensable, qui ne soit pas une simple réaction, qui ne soit pas le résultat de l’état de tension où nous mettent les exigences de la vie. Comment l’obtenir? Ma conscience est l’aboutissement de toute l’expérience humaine, à laquelle s’ajoute mon contact particulier avec le présent ; et cela, est-ce capable de provoquer un changement?

Est-ce que l’étude de ma conscience, de mes activités, est-ce que la perception de mes pensées et de mes sentiments, est-ce que le silence imposé à mon esprit afin qu’il observe sans condamner, est-ce que ce processus peut entraîner un changement? Peut-il y avoir changement grâce à une croyance, à une identification avec une image projetée que j’appelle idéal? Est-ce que tout cela ne révèle pas un conflit entre ce que je suis et ce que je devrais être? Un conflit peut-il amener un changement radical? Je suis constamment en guerre avec moi-même et avec la société ; il y a toujours lutte entre ce que je suis et ce que je veux être ; et je vois qu’un changement est nécessaire ; puis-je l’obtenir en examinant tout le processus de ma conscience, en luttant, en me disciplinant, en me dominant? Je pense que ce procédé ne peut pas réussir, et qu’il faut commencer par en être tout à fait certain. Mais alors,
que faut-il faire?

Quelle est la force en nous capable de cette révolution radicale, et comment pouvons-nous libérer cette énergie créatrice? Vous avez essayé des disciplines ; vous avez poursuivi des idéals ; vous avez cru à diverses théories spéculatives qui disent que vous êtes une étincelle divine, que votre but est de réaliser Dieu pleinement, d’entrer en contact avec l’Atman ou autre chose, et qu’il en résulterait une transformation ; disent-elles vrai? Vous commencez par postuler qu’il existe une Réalité dont vous faites partie, et vous construisez ensuite, autour de cette idée, des théories, des spéculations, des croyances, des doctrines, des dogmes selon lesquels vous vivez. Vous espérez, en pensant et en agissant conformément à cette construction, obtenir un changement radical. L’obtiendrez-vous?

Supposons que vous postuliez, ainsi que le font la plupart des personnes dites religieuses, qu’existe en vous, profondément, l’essence de la réalité, et que, en cultivant la vertu et en vous livrant à différentes formes de disciplines, de contraintes, de répressions, de sacrifices, vous pourriez entrer en contact avec cette réalité, à la suite de quoi s’opérerait la transformation requise. Cette conjecture n’est-elle pas encore dans le champ de la pensée? N’est-elle pas le produit d’un esprit conditionné, d’un esprit qui a appris à penser d’une certaine façon? Ayant créé l’image, l’idée, la théorie, la croyance, l’espoir, vous invoquez ensuite votre création pour qu’elle produise un changement radical en vous.

L’esprit se livre à des activités extraordinairement subtiles, nous devons donc commencer par être conscients des idées, des croyances, des spéculations qui l’occupent et mettre ces illusions de côté. D’autres que vous ont peut-être connu la réalité, mais si « vous » ne la connaissez pas, à quoi bon spéculer à son sujet ou vous imaginer que vous êtes en essence immortel ou divin? Cette notion demeure dans le champ de la pensée et est par conséquent conditionnée ; elle appartient au temps, à la mémoire ; elle n’est donc pas réelle. Si l’on se rend compte d’une façon directe – pas verbale et imaginative – du fait que toute recherche spéculative, toute pensée philosophique, toute espérance idéalisée n’est qu’illusion, l’on se demande alors quelle est la force en nous, quelle est l’énergie créatrice susceptible de nous transformer radicalement.

Parvenus à ce point, il se peut que certains d’entre nous n’aient fait que suivre mon argumentation, l’approuver ou la rejeter et la comprendre plus ou moins clairement.

Pour aller plus loin, jusqu’à l’expérience directe, nos esprits doivent être à la fois silencieux et très vifs dans leur investigation. Ils doivent avoir abandonné « l’idée de la chose », sans quoi nous ne serions que des penseurs en train de « suivre une idée », et cela créerait immédiatement une dualité en nous. Si nous nous proposons d’aller plus loin dans cette question de changement radical, n’est-il pas indispensable que notre esprit s’immobilise? Car ce n’est que lorsque l’esprit est tout à fait tranquille qu’il peut comprendre combien grandes sont les difficultés et combien complexes les conséquences de l’idée que le penseur et la pensée sont deux processus distincts.

La vraie révolution, cette révolution psychologique créatrice en laquelle le moi n’est pas, ne se produit que lorsque le penseur et la pensée sont un, lorsqu’il n’y a pas de penseur qui « dirige » sa pensée. Et je suggère que l’expérience de cette non-dualité est la seule qui puisse libérer l’énergie créatrice laquelle, à son tour, provoque en nous la révolution radicale qui brise le moi psychologique.

Nous connaissons les nombreux moyens qu’a la volonté de puissance d’exercer le pouvoir, par la domination, la discipline, la contrainte. Nous espérons nous transformer radicalement par l’effet de tel ou tel pouvoir politique, lequel ne peut, en tout cas, que produire du mal, une désintégration sociale, un renforcement du moi. Les divers aspects individuels et collectifs de l’esprit d’acquisition nous sont familiers, mais nous n’avons jamais essayé les voies de l’amour. Nous ne savons même pas ce que ce mot veut dire, car l’amour est impossible tant qu’existe le penseur, le centre du moi. Nous rendant compte de tout cela, que devons-nous faire?

Nous observer constamment, être d’instant en instant conscients de nos mobiles apparents et cachés, telle est la seule façon de provoquer en nous un changement radical, une libération psychologique créatrice. Lorsque nous comprenons que les disciplines, les croyances, les idéals ne font que renforcer le moi et sont par conséquent futiles, lorsque nous constatons cette vérité tous les jours, ne parvenons-nous pas ainsi au point central où le penseur se sépare perpétuellement de sa pensée, de ses observations, de son expérience? Tant que le penseur existe distinct de sa pensée (qu’il essaye de dominer), il ne se produit aucun changement réel en nous. Cette libération créatrice n’a lieu que lorsque le penseur « est » la pensée ; mais ce fossé, aucun effort ne peut nous le faire franchir. Lorsque l’esprit se rend compte que toute spéculation, toute activité verbale, toute forme de pensée ne font que renforcer le moi ; lorsqu’il voit que l’existence d’un penseur distinct de sa pensée, est une limitation, un conflit de la dualité, il devient vigilant et perpétuellement conscient de la façon dont il se sépare de l’expérience en s’affirmant par sa volonté de puissance. Et si l’esprit approfondit et élargit cette prise de conscience, sans désirer atteindre un but quelconque, un état se produit, en lequel le penseur et la pensée sont un. En cet état il n’y a pas d’effort, pas de devenir, pas de désir de changement ; en cet état, le moi n’est pas, et cette transformation n’est pas du monde de la pensée.

Il n’y a possibilité de création que lorsque l’esprit est vide. Je ne parle pas du vide superficiel que connaissent la plupart d’entre nous et qui se manifeste dans le désir de nous distraire. Étant toujours en quête de divertissements, nous avons des livres, des radios, nous allons écouter des conférenciers et des autorités spirituelles. L’esprit passe son temps à se remplir, et ce vide-là n’est qu’irréflexion. Je parle, au contraire, du vide qui accompagne l’extraordinaire état d’attention d’un esprit qui connaît son pouvoir de créer des illusions et qui va au-delà.

Ce vide créateur ne peut jamais se produire tant qu’un penseur est là qui attend, qui guette, qui observe afin d’amasser de l’expérience et de se consolider. L’esprit peut-il jamais être vide de symboles, vide de paroles et des sensations qu’elles procurent, de telle sorte que n’existe pas d’entité en état d’expérience, occupée à accumuler?

Est-il possible à l’esprit de mettre de côté, complètement, es raisonnements, les expériences, les impositions, les autorités, de façon à être dans un état de vide? Vous ne pourrez pas répondre à cette question, naturellement, parce que vous ne savez pas, vous n’avez jamais essayé. Mais, si je puis le suggérer, écoutez ce que je dis, permettez à cette question de vous être posée, acceptez que le grain soit semé en vous et il portera un fruit si vous ne lui résistez pas.

Seul le neuf peut transformer, jamais l’ancien. Si vous vivez à l’imitation d’un exemple donné, tout changement qui surviendra en vous ne sera qu’une continuité modifiée d’une chose ancienne, qui n’apportera jamais rien de neuf, rien de créateur.

L’état créateur ne se produit que lorsque l’esprit lui-même est neuf, et l’esprit ne peut se renouveler que s’il est capable d’être conscient de « toute » son activité, jusqu’au niveau le plus profond de sa conscience. Il perçoit alors la nature de ses désirs, de ses exigences, de ses poursuites, la création de l’autorité, l’origine de ses craintes, les résistances qu’engendrent les disciplines et les projections de ses espoirs sous formes de croyances et d’idéals. Voyant à travers tout cela, l’esprit peut-il se vider de tout ce processus et être neuf? Vous ne saurez s’il le peut ou non qu’en essayant, sans avoir d’opinion à ce sujet, ni le désir de connaître cet état. Si vous « voulez » cette expérience, vous l’aurez ; mais ce que vous trouverez ne sera pas le vide créateur, ce sera la projection de votre désir, ce sera une illusion. Mais commencez à vous observer, soyez conscients de vos activités d’instant en instant, regardez l’ensemble de votre processus comme dans un miroir, et, au fur et à mesure que vous irez plus profondément, vous arriverez enfin à cette vacuité en laquelle, seule, peut se produire le renouveau.

La vérité, Dieu (le nom importe peu) n’est pas quelque chose dont on puisse faire l’expérience ; car l’entité qui fait l’expérience est le résultat du temps, de la mémoire, du passé, donc tant qu’elle existe, la réalité est absente. Il n’y a de réalité que lorsque l’esprit est complètement affranchi de l’analyse, de l’expérience et de l’observateur.

Alors, on trouve la réponse ; alors on voit que le changement se produit sans qu’on le demande et l’on comprend que l’état de vide créateur ne se cultive pas ; il vient dans l’ombre sans qu’on l’invite ; et ce n’est qu’en lui que peut s’accomplir la révolution du renouveau.

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Source : http://www.messagescelestes-archives.ca
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